Mort d’un patriarche !
Le « Vieux Noumaz », s’en est allé.

 

Le « SG », le « Ségrégal », le « Marquis », le « Vieux Noumaz » ou encore le « Vieux l’Oiseau », comme l’affublaient de sobriquets tous ses compatriotes, s’en est allé ce samedi 17 novembre 2007 à Paris. A 16 heures, heure de Brazzaville, le Président du Sénat, Edouard Ambroise Noumazalay, sans e, a tiré sa révérence à la suite d’un arrêt cardiaque qui a surpris tout son entourage. En séjour en France pour un banal contrôle médical, qui l’a privé des cérémonies du quarante septième anniversaire de l’indépendance célébrés dans la ville d’Owando, du discours à la Nation du Chef de l’Etat, Denis Sassou Nguesso devant le Parlement réuni en Congrès. Son imposante stature ne sera plus visible au siège du PCT à Mpila et sur les allées du Palais du Parlement.

Simple, disponible et toujours à l’écoute des cadres et de ses concitoyens, ne les interrompant jamais, le Président Noumazalay était d’une simplicité qui contrastait avec son statut de deuxième personnalité du Congo. Il prenait son temps, malgré ses multiples obligations, à écouter ses interlocuteurs. Lors des réunions ou rencontres avec les militants, il prenait soin de prendre lui-même ses notes comme un élève studieux sur son cahier, qui ne le quittait jamais. Mémoire d’éléphant, acuité visuelle infaillible, le Président du Sénat se rappelait de tout le monde et n’hésitait pas à les appeler par leur nom. Peu importait leur statut, le tutoiement était de mise !

Les derniers jours qui ne furent pas de tout repos, tant les attaques et les critiques sur sa vie privée et d’homme public, n’ont cessé de pleuvoir. Du débat sur la refondation du PCT qui a cristallisé toutes les passions aux agressions personnelles sur sa vie de famille, jamais il n’a daigné répondre. Il n’a jamais pris sa plume pour répondre à toutes ces attaques et encore moins, commandité des ripostes par des « prêtes plumes » dont dieu seul sait, s’il en avait ! « Jamais, répondait-il, je ne les suivrait dans cette voie ». Il resta stoïque. Pas un mot plus haut que l’autre, exprimant sa déception de devoir s’affronter avec des camarades de gauche, comme lui, pour des broutilles et non sur les idées. Il lui était insupportable de suivre ses détracteurs sur cette voie-là. Il emporte tous ses secrets avec lui.

Mêmes ceux qui ont vainement cherché à mêler son nom, ainsi que celui des membres de sa famille aux scandales de la République, il répondait par une sibylline réponse : « je ne répondrai jamais à ces attaques ». Chacun reconnaîtra, qu’il est l’homme qui n’aura jamais succombé aux cris des sirènes de l’ostentatoire et de la vie de paillettes, faites d’enrichissement illicite et de dénis de démocratie. Il est resté constant et n’a jamais varié d’un iota, depuis qu’il a fait de la politique son sacerdoce. Avec lui, ni frasques, ni excès ne seront mêlés à son nom. Avec une durée de plus d’un siècle de la scène politique, il faut reconnaître que l’exploit est de taille !

 


Ambroise NOUMAZALAY en Compagnie du Président Marien NGOUABI

Homme de conviction

 

Homme politique, il l’était. Homme d’état, il l’était également. Homme de conviction et de gauche, il l’a été et le restera jusqu’à son dernier souffle. Loyal et fidèle, tout au long de sa vie politique, le Président du Sénat a toujours servi son pays avec abnégation et dévouement. N’étant ni opportuniste ni intéressé par le pouvoir pour le pouvoir, il ne sera jamais l’homme des fastes, des coups bas et des complots. En 1965, alors qu’il était le Premier Ministre du Président Alphonse Massamba-Débat en voyage officiel à l’étranger, une manifestation menée par une partie des cadres du Nord de l’Armée Populaire Nationale (APN) protestant contre la destitution de Marien Ngouabi, menaça la stabilité du pouvoir et l’équilibre des institutions, il géra la crise avec tant de doigté jusqu’au retour de mission du Chef de l’Etat. Dans son message à la Nation du 28 juin 1965, on pouvait entendre raisonner les mots suivants : « En l’absence du Président de la République, Chef de l’Etat en mission, j’incarne le pouvoir politique et l’autorité de l’Etat. C’est pourquoi j’intime l’ordre à toutes les unités militaires dans un premier temps, de rentrer leurs armes au râtelier ; dans un deuxième temps, de reprendre leur tenue kaki ; dans un troisième temps, de se rassembler dans chaque unité où un responsable du parti ou du gouvernement passera pour les entretenir de la situation ». Le 3juillet, lorsque le Président Massamba-Débat rentre de voyage, il remet les choses dans l’ordre. Pourtant, ses partisans ne lui pardonneront pas d’avoir laissé passer l’occasion, à cet instant-là, de prendre le pouvoir.

Humaniste et fidèle en amitié le Président Edouard Ambroise Noumazalay l’était. Si Bernard Kolélas est encore aujourd’hui en vie il le doit au Président Marien Ngouabi qu’il a voulu déstabiliser par un coup d’état, mais surtout grâce à l’intervention de son ami d’enfance, Edouard Ambroise Noumazalay. En 1969, il a intercédé personnellement auprès du Président Marien Ngouabi pour demander l’élargissement pure et simple de celui dont la foule scandait le nom, aux cris : « Au poteau ! Au poteau ! ». Alors que le sort de Bernard Kolélas était quasiment scellé, La sœur de Noumazalay qui avait appris cette nouvelle par les ondes de la radio nationale, est allée le tancer : « Ambroise ! Le Kolélas dont on cite le nom à la radio, c’est le même qui a grandi ensemble avec nous ? Si tu acceptes qu’on l’exécute sans intervenir, tu peux te considérer comme ne faisant plus partie de notre famille, parce que chez nous, on abandonne pas un membre de sa famille sans le défendre ». Fort de cette mise en garde, Noumazalay, est allé voir le Président Marien Ngouabi pour plaider la cause de son frère Bernard Kolélas. Seul contre l’avis de tous les caciques du parti, qui l’avaient déjà condamné à mort, il obtient sa relaxe. Le 2 janvier 1972, la peine de mort de Bernard Kolélas sera commuée en prison à vie.

En 1972, le mouvement du 22 février, le propulse au devant de la scène, avec la tentative de prise de pouvoir par Ange Diawara. C’est le fameux coup d’état du M22. Le 24 février, Noumazalay est arrêté par les bérets rouges proches du Président Marien Ngouabi. Ces derniers le battent à mort. Ensanglanté, Noumazalay est conduit manu militari chez Marien Ngouabi qui lui demande des explications après avoir arrêté la furie de ses partisans. Sans se renier, Noumazalay reconnaît et défend devant le Président Marien Ngouabi la justesse de leur action. Il prend également soin d’affirmer devant lui, qu’il avait tout fait pour empêcher Diawara, Ikoko et Olouka à prendre les armes pour combattre des amis de gauche. Alors que les revendications portaient sur la déviation idéologique qu’avait prise la révolution. Cette franchise lui vaudra d’aller séjourner en prison. Il ne renoncera pas pour autant à défendre ses valeurs, celles d’un homme de gauche. Il disait si justement : « Nous devons mener une lutte implacable contre les gens de droite qui veulent faire reculer la révolution aussi bien contre les gens de gauche qui veulent aller trop vite sans connaître la réalité ».

Avec le Président Pascal Lissouba, dont certains de ses détracteurs ont expliqué leurs divergences, pour des raisons subjectives, il a toujours placé cette contradiction sur le plan des idées et sur la façon de les mettre en musique. Pour lui, le Président Lissouba a toujours privilégié la méthode forte pour imposer ses points de vues ; une différence majeure qui contraste avec tout ce que l’on a pu lire ou écrire au sujet de leur contradiction présupposée. Le Président Lissouba, répétait-il, est un camarade. Nous n’avons pas de problèmes particuliers.


D’aucuns se souviennent des contradictions qui l’opposa à Emmanuel Dadet, un Mbondjo de la Likouala comme lui. Le Sénateur du Moyen-Congo, originaire de la Likouala, le premier à avoir siégé au Palais Bourbon prônait la partition du pays, à la suite des brutalités que Youlou faisait subir aux ressortissants de la partie septentrionale. Pour ce dernier, il était hors de question de garder le pays en l’état. Il fallait le diviser : d’un côté les originaires de l’ethnie de Youlou et de l’autre, les ressortissants du Nord. Fort de ses engagements d’homme de gauche et proche des révolutionnaires communistes français, Noumazalay s’y opposa fermement à cette funeste aventure. Pour lui, il était hors de question de prôner la partition du pays, au contraire, il fallait tout faire pour consolider et concourir à son unité.

Comme on le voit, le Président Noumazalay était loin d’être un homme sectaire. Autour de lui, gravitaient des cadres, intellectuels et camarades de tous âges et de toutes origines. Auprès d’eux, il tirait substance et puisait toutes les ressources de ses réflexions. Ceux qui l’ont approché, y compris ses adversaires, ont reconnu en lui, un homme qui savait s’entourer. N’était-il pas un détecteur de talents précoces dont il s’efforçait à propulser et à faire éclore en public ? Faut-il donner du poisson à manger ou offrir une canne à pêche pour apprendre à pêcher ? Il est de ceux qui préféraient donner une canne à pêche pour apprendre à pêcher afin de s’affranchir de la dépendance d’autrui.

 

L’unité nationale, son credo !

 

Artisan de la réussite du dernier Congrès unitaire du PCT de décembre 2006, le « Ségrégal », le « SG », comptait prendre définitivement sa retraite politique pour aller goûter aux délices d’un repos bien mérité. Il le souhaitait si fortement que le dernier combat auquel il s’attaquait, était celui de remettre le pays sur les rails de l’unité, après avoir réconcilié les congolais entre eux ; conscient que sa génération n’avait pas le droit de léguer aux générations futures un pays divisé. C’est cette conviction qui l’habitait. Une espérance qu’il laisse derrière lui. Il s’en est allé la tête pleine d’idées et de projets pour son pays. Un combat de trop ? La préparation des élections législatives avait fini par avoir raison de la résistance du patriarche. Ayant repoussé par plusieurs fois ses traditionnels contrôles médicaux, comme le lui conseillaient ses médecins, pour se mettre au service de son pays et de son parti, il est certainement arrivé trop tard, bien tard. Il vient de le payer de sa vie.

A l’heure où il tire sa révérence, le Parlement a été installé. Son département, celui de la Likouala est en proie à une frénétique agitation. Aujourd’hui, ce département est miné par des contradictions de bas étages. Divisés, les cadres de cette partie du pays sont d’autant plus orphelins, que la disparition de celui qui faisait l’unanimité autour de son nom, ne sera plus là pour les faire entendre raison. Avec cette disparition prématurée, les ressortissants de ce département qui se battent pour avoir le leadership départemental, feront-ils certainement, l’ultime effort de se réconcilier pour ne pas cracher sur la mémoire de celui qui se sera battu toute sa vie pour préserver l’unité de son pays du nord au sud.

Le « Vieux Noumaz » dont la fertilité des analyses et la justesse des réflexions stratégiques surprenaient plus jeunes que lui, est resté un esprit brillant et éclairé. Pour reprendre cette belle formule de notre ami Joseph Ossibi qui l’a côtoyé avec les membres du Club « Diagnostic’s & Challenges » et les militants de Magenta en France, sans risque de se tromper, il aura été : « La plus belle machine [Politique] et intellectuelle de sa génération ».

Le Président Edouard Noumazalay a milité dans les années cinquante au sein de l’Association des Etudiants Congolais (AEC). Ce combat l’a conduit à faire partie de la Fédération des Etudiants de l’Afrique Noire (FEANF). Militant des premières heures de la lutte pour l’indépendance de l’Afrique, Edouard Ambroise Noumazalay est un homme de gauche. Il est rentré au Congo à la faveur du mouvement insurrectionnel des 13, 14 et 15 août 1963. Premier Ministre en 1965, Edouard Ambroise Noumazalay a été plusieurs fois ministres. Président du Sénat, depuis 2002, il présidait aux destinées du Parti Congolais du Travail (PCT) avant d’être rappelé à Dieu, le samedi 17 novembre 2007. Sa disparition constitue, à ne point douter, une perte incommensurable pour ceux qui l’avaient tant aimé, et pour le Congo auquel il a sacrifié sa vie. Que la terre lui soit légère et l’héritage de son œuvre reste à jamais gravé dans le marbre de la mémoire collective ! Il quitte la terre des hommes à 73 ans.

 

P.SONI-BENGA.