Le 24ème Sommet
Afrique – France à Cannes sera-t-il le dernier rendez-vous post colonial ?
Analyse
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Du 15 au 16 février 2007, le Chef de l’Etat français, Jacques Chirac a réuni, dans la pure tradition « gaulliste » et paternaliste de la politique africaine de la France, ses pairs africains. Ce ne fut pas moins de quarante chefs d’Etats et de gouvernements africains qui sont venus à Cannes, sur la Côte d’Azur faire leurs adieux à Jacques Chirac en présence d’un témoin de marque en la personne de la Chancelière allemande Angela Merkel qui assure la présidence de l’Union Européenne et du G8 ; question de lui léguer un héritage dont l’Europe par son intermédiaire devra tenir compte des sollicitudes après son départ. Le sommet de Cannes va certainement mettre un terme à ces rencontres tournantes entre la France et l’Afrique. Ce sera, espérons-le, le dernier sommet de l’ère Chirac, à défaut de signer l’acte d’inhumation de ces fastes qui sont de plus en plus boudés et boycottés par toutes sortes d’associations et autres ONG occidentales de défense des droits humains.
« L’Afrique et l’équilibre du monde » tel est le thème du sommet où les Chefs d’Etats seront réduits à venir chanter les partitions musicales de la politique africaine de la France déjà écrites d’avance pour déblayer le passage des successeurs de Jacques Chirac. Lorsqu’on sait que Nicolas Sarkozy, futur et probable ( ?) président de la France a déclaré lors d’une de ces tournées africaines qu’il fallait désormais parler aux africains comme on parle aux adultes, chacun aura compris que ces prédécesseurs ne se sont jamais adressés aux africains, et au delà, à leurs Chefs d’Etats comme des adultes ! Ainsi donc, près de quarante-cinq ans passés après leurs accessions aux indépendances dans les années soixante, certains pays de la zone d’influence francophone, n’ont jamais été traités comme des adultes majeurs affranchis des séquelles de la colonisation.
Chirac l’Africain !
S’il est établi aujourd’hui que le sommet France – Afrique que présidera Jacques Chirac à Cannes sera le dernier de sa législature, parce qu’il ne va plus se représenter à l’Elysée, il faudrait que le départ de celui que la presse hexagonale considère comme le plus africain des Chefs d’Etats français, marque une césure, une rupture, un changement de cap dans les rapports entre l’Afrique francophone et le paternalisme français. Le président français qui vient de faire un plaidoyer bancal dans l’entretien qu’il a accordé à Pierre Péan, - (« L’inconnu de l’Elysée » - Fayard)-, reconnaît que l’Afrique a été l’enfant pauvre et abandonnée du monde occidental pillée et meurtrie par les guerres civiles. Parlant des pays riches développés, Chirac dit : « Après leur avoir volé leur culture, on leur a volé leurs ressources, leurs matières premières en se servant de leur main d’œuvre locale. On leur a tout piqué et on a répété qu’ils n’étaient bons à rien. Maintenant, c’est la dernière étape : on leur pique leurs intelligences en leur distribuant des bourses et on persiste à dire de ceux qui restent : « ces Nègres ne sont décidément bon à rien » ».
Si Jacques Chirac avait été en campagne électorale pour sa réélection, on aurait pensé à une attaque en règle contre son rival, Nicolas Sarkozy. Un Nicolas Sarkozy, qui pour plaire à l’électorat frontiste a multiplié des déclarations musclées à la « Karcher » en direction de la communauté immigrée d’origine africaine et maghrébine. Mais, cela n’enlève en rien à l’aveu public du Chef de l’Etat français qui reconnaît son impuissance de ne pas avoir fait assez en douze ans de pouvoir pour aider, malgré la multiplication des sommets France – Afrique, le continent africain à sortir du marasme économique. Quand viendra l’heure de dresser en 2025 le bilan de l’action de la France sur le continent africain, peut-être se souviendra-t-on du dernier ouvrage de l’autre Jacques, Attali de son nom qui dans : « Une brève histoire de l’avenir » édité chez Fayard, fait une prospective sur l’Afrique en des termes forts peu encourageants. Jacques Attali écrit : « A la différence des autres continents, l’Afrique ne réussira vraisemblablement pas à faire surgir une vaste classe moyenne, même si elle est en mesure de connaître une très forte croissance économique, largement compensée par une croissance démographique plus forte encore. En 2025, le continent comptera plus de 1,5 milliard d’habitants. Le Nigeria, le Congo et l’Ethiopie seront à ce moment parmi les dix nations les plus peuplés du monde ». Les différents sommets France – Afrique serviront-ils à anticiper sur ce sombre tableau ? Il est moins certain.Les leçons de la Baule où le début de la fin d’une idylle franco
africaine !
Lors de la 16ème Conférence des Chefs d’Etats de France et d’Afrique qui avait eu lieu à la Baule sous la présidence du Président François Mitterrand, la France avait conditionné l’aide aux Chefs d’Etats africains à l’instauration de la démocratie pluraliste et dans l’accélération des réformes économiques en ouvrant leurs économies au marché et à la libre concurrence. Dix-sept ans après ce discours, quel bilan la France a-t-elle ? Quelles conséquences les africains subissent-ils de cette quête éperdue de liberté et de pluralisme politico – économique ?
Cote d’amour en baisse en Côte d’Ivoire
Sans noircir le tableau avec la craie rouge, couleur du sang, des victimes innocentes des affrontements armés, force est de constater que la Côte d’Ivoire qui était considérée comme le modèle que la France pouvait présenter comme vitrine en matière de stabilité et de prospérité économique à la fin des années quatre-vingt, sombre depuis septembre 2002 dans une guerre civile qui a fini par scinder le pays en deux. Au Nord du pays, avec Bouaké comme capitale, ce sont les rebelles de Forces Nouvelles qui administrent et organisent les villes sous leur contrôle. Au Sud et dans la capitale Abidjan, ce sont les partisans du Chef de l’Etat Laurent Gbagbo (celui-ci a d’ailleurs boycotté le 24ème sommet) qui gouvernent sans que leur pouvoir ne s’étende au-delà de la ligne de démarcation maintenue par les troupes françaises de la Licorne. Malgré la présence militaire française, s’y est installé un sentiment anti – Hexagone dans les deux camps. Les uns les autres reprochant la France de ne pas faire assez pour ramener la paix en Côte d’Ivoire ou de trop prendre le parti d’un camp par rapport à l’autre. Résultat des courses, malgré les différents scénarii de sortie de crise, la Côte d’Ivoire se consume un peu plus par la faute de toutes ces divisions nées de cette violence armée. Au nombre des responsables désignées ou non, les ivoiriens indexent la France, notamment son président, comme l’auteur de la descente aux enfers du pays de feu Félix Houphouët Boigny.
Coup de poing sur la table de Kagamé
Au pays des « milles collines », le Rwanda de Paul Kagamé a tout récemment rompu ses relations diplomatique avec la France afin de protester contre le traitement qui a été fait du génocide rwandais dont le juge anti-terroriste Bruguière a nommément accusé le Chef de l’Etat Rwandais comme le principal instigateur de ce génocide, ou peut-être même son commanditaire. Cette situation qui est venue s’ajouter aux tensions déjà existantes entre les deux pays, a précipité la rupture de leurs relations diplomatiques, faisant ainsi naître, avec la complicité des autorités Rwandaises un sentiment anti-français au sein de la population du pays des « milles collines ». La conséquence la plus visible de cette décision, c’est le rapprochement du Rwanda avec les Etats-Unis qui, du coup, bénéficie grâce à cet accrochage diplomatique, de la bienveillante protection de la puissante Amérique. Tout comme Laurent Gbagbo de la Côte d’Ivoire, Paul Kagamé a décliné l’offre de participer au sommet d’adieu de Jacques Chirac.
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Colère de Sassou et de la rue
Brazzavilloise !
Au Congo-Brazzaville, tout récemment le gouvernement en place a protesté contre l’immixtion de la justice française dans une affaire de disparitions présumées de Congolais au Beach de Brazzaville au mois de mai 1999. Avec l’arrêt de la Cour de Cassation du 10 janvier 2007 qui renvoyait cette affaire devant la chambre de l’instruction de la Cour d’Appel de Versailles, l’opinion congolaise et le pouvoir en place n’ont guère aimé cette incursion dans son champ sacré de sa souveraineté. En cassant et annulant les dispositions de la chambre d’instruction de la Cour d’Appel de Paris, en date du 22 novembre, la décision de la Cour de Cassation a soulevé un tollé et a été considérée comme une provocation par le premier magistrat congolais lui-même ; créant au sein de l’opinion une frustration qui s’est transformée en sentiment anti-français diversement apprécié dans les milieux diplomatiques. La France et le Congo contraints de s’expliquer au plus haut niveau pour aplanir cette crise, ont réussi à mettre entre parenthèse cette guerre de compétence qui aurait fini par distendre les relations entre les deux pays. Ce que Jacques Chirac a réussi à obtenir des pays africains en exploitant ses amitiés personnelles avec certains Chefs d’Etats africains et en substituant sa jovialité à une véritable politique africaine de la France, ses successeurs, après son départ, ne l’obtiendront certainement pas.
Jeunes d’Afrique !
Le futur locataire de l’Elysée ne pourra plus porter sur lui le poids de la colonie grâce aux rapports incestueux qui unissent la France à l’Afrique Noire Francophone. Car, l’Afrique d’aujourd’hui et probablement de demain, après le départ de Chirac et ses « amis » Chefs d’Etats africains, est majoritairement jeune avec 80% de la population a moins de vingt-cinq ans. C’est donc une génération d’africains décomplexée, n’a jamais connu la colonisation, plus vindicative cette jeunesse africaine aspire au bien être économique et matériel au même titre que les jeunes des pays du Nord, d’autant plus qu’elle est tout aussi instruite et (grâce à la mondialisation), a également accès aux nouvelles technologies de l’information, synonymes de modernité. On a donc affaire à une jeunesse africaine désireuse de se démarquer de l’ancienne génération qui, très servile, voudrait continuer de garder des relations de dépendance vis-à-vis de la « mère patrie ». Il s’agit donc d’une Afrique aujourd’hui capable de se prendre en main sa destinée. Et, toutes les rencontres au sommet entre le président français et ses homologues africains, ne sont pas loin de ressembler, comme le pestent beaucoup d’intellectuels africains et certaines ONG occidentales de gauche, à des rencontres entre le professeur et ses élèves ; le maître et ses esclaves auxquels on vient encore, quarante-cinq ans après les indépendances donner des leçons de bonne gouvernance, de lutte contre la pauvreté avant de s’interroger sur la place et le poids de l’Afrique – berceau de l’humanité – dans le monde !
Désir d’Afrique et d’affranchissement !
La France, qui jouissait d’une opinion positive en Afrique à la fin des années quatre-vingt pour l’avoir aidée à sa démocratisation, sans en soutenir l’effort, - sauf pour les pays qui marquaient une docilité à son égard -, est en train de s’aliéner une grande partie de l’opinion africaine. La jeunesse africaine, vit les frustrations liées à l’humiliation qu’elle subit pour l’obtention des visas alors qu’elle ne voit nullement ce que la politique paternaliste de la France apporte dans les pays du continent noir, à part (comme le critiquent certaines associations des droits de l’homme françaises), encourager les guerres civiles. Que fait la France si ce n’est se borner à soutenir, au nom du paternalisme ancestral, des Chefs d’Etats coupés de leur peuple, enclins à piller les ressources de leur pays qu’ils rapatrient en occident ou encore investissent dans la pierre au vue et au su de tout le monde ? Que dire de l’élite intellectuelle africaine, de ses diplômés les plus compétents qui émigrent en Europe pour venir monnayer à vil prix leurs compétences ; fuyant leur pays d’origines victimes de l’incurie de ses dirigeants. Cette catégorie de population, estime à juste titre que la France soutien les dirigeants qui saignent à blanc leurs économies. Cette frange de l’opinion, la plus majoritaire rejette la politique paternaliste qui lui est imposée par la France. Elle souhaite, elle aussi, s’insérer dans la mondialisation où elle aura à choisir ses partenaires économiques sans qu’un Etat ne lui dicte ses choix au nom d’un monopole politico – ancestrale remontant à la période coloniale. L’Afrique Noire francophone veut, elle aussi, coopérer avec des pays comme la Chine, le Japon et pourquoi pas la Russie. Elle veut instaurer des partenariats avec d’autres continents de l’Asie sans avoir à subir la pesanteur d’un réquisitoire qui viendrait de la « mère patrie » au nom des rapports séculaires qui ont toujours existés entre la France et le continent africain.
Avec le départ de Jacques Chirac de la présidence de la République française, ses successeurs mettront-ils fin aux rapports incestueux qu’entretien ce pays avec nombre de ces anciennes colonies ? Vont-ils s’attaquer en fin et de front à toutes ces pratiques qu’il est advenu de qualifier « Françafrique » ou « France à fric » d’après les activistes et gauchistes français ; pratiques sans lesquelles la France serait à l’étroit, coincée entre les Etats-Unis et les puissances émergentes que sont aujourd’hui la Chine et certains Dragons de l’Asie du Sud Est.
La France - Afrique, seul l'intérêt guide l'homme !
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Les avantages et autres profits tirés dans sa zone d’influence servent à financer son économie. Toute chose égale par ailleurs, la France parvient à se maintenir au premier rang des pays les plus puissants de la planète grâce aux richesses tirées de ces anciennes et ex-colonies. Les africains condamnent ce cancer chronique qui est le sous développement qui ronge leurs économies depuis que leurs pays ont acquis leur souveraineté dans les années soixante. A en croire Jacques Attali, en l’an 2025 l’Afrique s’enfoncera de plus en plus dans le sous-développement et il n’y aura point de salut pour l’Afrique francophone, à l’exception de quelques pays de culture anglo-saxonne qui, eux, s’en tireront à bon compte. Lisons ce constat tiré de son dernier ouvrage ; constat qui va nous permettre de voir si cela vaut la peine de discourir aujourd’hui sur l’exploitation – avérée - des matières premières en Afrique, s’il cela ne faut pas tout simplement se mettre au travail en bannissant les pratiques qui aplatissent le développement de l’Afrique et tire ce continent vers le bas ; pratiques parmi lesquelles on trouve la corruption, l’enrichissement illicite, les détournements des deniers publics, l’exploitation abusive des ressources naturelles au profit d’une minorité clanique au pouvoir.
Demain l’Afrique ? Les prédictions alarmistes de Jacques Attali
Que sera l’Afrique en l’an 2025, se demande Jacques Attali ? Pour cet essayiste de renom : « La population active, réduite pendant des siècles par le trafic d’esclaves et aujourd’hui par le Sida et d’autres pandémies, sera encore insuffisamment formée. Une nouvelle fois, les élites émigreront. L’essentiel du continent restera ravagé par les désordres politiques, par la corruption et les violences. De nombreux pays artificiels, comme le Nigeria ou le Congo, seront au bord de l’explosion. En 2025, le continent aura encore un PIB par habitant inférieur au quart de la moyenne mondiale ; la moitié des africains continueront de tenter de survivre avec un revenu inférieur au seuil de pauvreté ; le nombre des mal nourris parmi les enfants pourrait atteindre les 41 millions. Seuls réussiront à s’en sortir quelques pays comme l’Afrique du Sud (avec un PIB par tête qui dépassera celui de la Russie), l’Egypte, le Botswana et peut-être le Ghana. Les autres pays du continent seront menacés d’éclatement ; divisés, ils risquent de devenir des non - Etats ».
S’il arrive que cette projection dans le futur, qui ressemble à n’en point douter à une révélation apocalyptique, parvienne à se matérialiser alors qu’en 2007, les « prêchi-prêcha » des Chefs d’Etats et de gouvernement africains réunis en conclave à Cannes pour disserter sur la couleur du bouquet de fleur à offrir au président français, Jacques Chirac pour ses adieux, d’aucuns ne peuvent s’empêcher de poser cette question simple : que restera-t-il de ce 24ème sommet ?
Mais avec le départ, Chirac « l’africain », est celui qui, malgré un bilan mitigé de son action en Afrique, a fait aimer la France à la plupart des Chefs d’Etats de son pré carré et, paradoxalement, fait détester la France aux opinions publiques africaines. Un contraste qui risque, après son départ de la présidence française, de sonner le glas des relations franco africaines.
Et si le 24ème sommet de Cannes mettait un terme avec cette ancienne façon de voir les relations entre la France et l’Afrique Noire francophone derrière le tutoiement de façade et « Papa m’a dit » ! L’Afrique, comme l’a si bien dit Jacques Chirac dans son discours d’adieu à ses pairs africains : « Ce sont des crises, des blessures au flanc même du monde dont la communauté internationale ne peut détourner les yeux ». Son successeur aura-t-il les yeux rivés vers cette Afrique si riche, si généreuse mais encore si pauvre, pour accompagner son développement dans un partenariat responsable ?
P.SONI-BENGA