Ces
crises s’expliquent par des carences évidentes de gestion. En effet, les
politiques éducatives successives ont été mises en place dans la précipitation (scolarisation immédiate de tous les
enfants un an après l’indépendance alors que les structures matérielles et
architecturales héritées de la colonisation n’étaient pas préparées à cela ;
les enseignants non plus n’étaient pas formés en nombre suffisant) et de
nombreuses mesures (nationalisation de l’enseignement privé, fermeture de
l’Ecole Normale Supérieure d’Afrique Centrale, adoption de l’école du
peuple, libéralisation de
l’enseignement...) n’ont pas été, ni réfléchies au préalable, ni réalisées en
concertation avec toutes les parties concernées, enseignants, élèves, parents
d’élèves.... Force est donc de constater qu’il n’y a pas eu de planification à
court, moyen et long termes, mais une gestion avec des coups d’éclat sans
exclusion d’une certaine démagogie, caractérisée par une fuite en avant et
l’élévation du taux de scolarisation comme symbole de succès. En réalité,
beaucoup de discours et déclarations d’intentions, mais peu d’actions
concrètes, en dehors de la construction des locaux, la formation d’enseignants
[2]
, la mise en place d’un réseau scolaire très dense
qui touche les centres urbains, les régions, les villages et permet de
scolariser la quasi-totale des jeunes. A n’importe quel point du territoire aux
communications pourtant difficiles, tous les enfants ont accès à l’école. Ils
suivent, dans la même langue, les mêmes programmes transmis par un corps enseignant
dépendant totalement de l’Etat, néanmoins jusqu’en 1992, date à laquelle les
premières écoles privées ont fait leur apparition de façon légale. Mais, cette
égalité doit être nuancée : d’’abord, par les différences quant à la qualité de
l’enseignement dispensé entre régions, zones rurales et urbaines, la manière
dont les systèmes scolaire et politique favorisent indirectement ou directement
certaines couches de la population en matières d’orientation ou d’attribution
des bourses, de nominations aux postes de responsabilité, d’intégration dans la
fonction publique, de recrutement à l’université.... On peut ici dénoncer un
certain nombre de comportements, attitudes et pratiques des divers acteurs en
jeu et plus précisément les pressions exercées sur les enseignants par les
parents et les responsables politiques ou hiérarchiques et surtout la
corruption, les fuites et les fraudes aux examens et concours qui, aujourd’hui,
sont si répandues que la question de l’annulation des épreuves orales au
baccalauréat se trouve posée. Ensuite, par rapport à la série de guerres
civiles qui ont entraîné des dysfonctionnements très importants. Par exemple,
de nombreux enseignants et personnels administratifs refusent catégoriquement
d’être affectés dans des localités où ils ne sont pas originaires de peur
d’être assassinés. C’est un coup dur supplémentaire qui vient d’être porté au
système scolaire. Sans doute il faudrait réfléchir sur une autre organisation à
mettre en place ou sur des mesures adaptées à cette nouvelle situation.
Ces carences de gestion ont eu pour
effets l’augmentation du coût de l’éducation et l’inefficacité du système
scolaire.
[3]
Le coût de l’éducation s’explique d’abord, par les
tâches d’enseignement qui sont devenues immenses alors que les crédits alloués
restent très insuffisants, ensuite, par les structures architecturales, les
équipements pédagogiques, le traitement et la formation des enseignants, la
durée des études qui exigent un budget de plus en plus important et enfin, par
l’auto-expansion du système scolaire qui fait naître des besoins
supplémentaires en personnels, structures.... Pour l’inefficacité, il faut
distinguer deux niveaux d’approche, l’inefficacité interne et l’inefficacité
externe. Au niveau interne, l’observation des données concernant les effectifs
scolaires, le personnel enseignant, les structures d’accueil, les dépenses
d’éducation, permet de noter des déséquilibres graves d’une part, entre les
cycles et les différents types d’enseignement et d’autre part, entre les effectifs
scolaires et les moyens mis à disposition. Plus clairement, l’offre et la
demande d’éducation ne sont pas harmonisées, ce qui a pour effet le décalage
profond qui se traduit par une dégradation des conditions matérielles
d’enseignement et une croissance constante des taux de déperditions scolaires à
tous les cycles et niveaux d’enseignement. On voit qu’un objectif de
scolarisation pour tous, lorsqu’il s’accompagne d’une qualité médiocre ou ne
bénéficie, ni de moyens financiers nécessaires, ni d’une planification, ne
permet pas d’atteindre l’équité. Seules les couches sociales favorisées sont en
mesure de pallier les insuffisances de la mauvaise qualité de l’enseignement,
en faisant donner à leurs enfants des cours particuliers, en leur achetant des
manuels qui les feront progresser, en les envoyant dans d’autres pays en
particulier
Ainsi, en maintenant les élèves le
plus longtemps possible dans le système scolaire, l’école a joué le rôle de
bassin de rétention des chômeurs potentiels en maintenant à un niveau
artificiellement bas le taux de chômage des jeunes ; en orientant leur profil,
non pas vers des activités productives, mais vers des carrières littéraires ou
administratives, elle a permis l’expression statistique d’une
fonctionnarisation pléthorique, à force d’accumuler les échecs et les
mécontentements, elle est devenue
une poudrière sociale. Le système scolaire actuel conduit donc au gaspillage en
particulier des ressources humaines. Il n’est pas le reflet de la société en
raison du manque de liens d’une part, entre culture/éducation et enseignement
“moderne” et d’autre part, entre science et conscience. Il faut en effet rappeler qu’en principe, le système scolaire
n’existe pas en soi et pour soi, mais fait partie d’un système social dont il
reflète les caractéristiques. Par conséquent, l’éducation et la société doivent
être en interaction. Faute d’une telle liaison le système scolaire congolais
reste inadapté. Autrement dit, il ne tient pas compte des réalités locales et
devient de ce fait un facteur de déracinement des jeunes, par la langue
d’enseignement qui n’est pas celle du milieu de vie de ces jeunes, par les
programmes et les contenus d’enseignement qui ne font que perpétuer des valeurs
occidentales dont la plupart sont à l’opposé de celles qui fondent et
organisent la société congolaise voire africaine. Enfin, l’enseignement doit
faire appel à la science au travers des disciplines enseignées, des méthodes et
des moyens pédagogiques. Reflet du modèle occidental, l’école congolaise
recourt plus ou moins à la science. Mais, recourir ou initier les jeunes à la
science sans forger en eux ou se forger une conscience appropriée, conduit à
l’adage bien connu à savoir : science sans conscience n’est que ruine de l’âme.
S’il
apparaît que le rôle de l’école est de favoriser l’épanouissement de l’individu
et d’assurer son insertion dans la société,
l’école congolaise n’a pas encore les moyens nécessaires et suffisants
pour atteindre ces objectifs. De plus, depuis 1960, aucun état des lieux
n’ayant jamais été fait, des moyens (absence de spécialistes en matière
d’administration, de gestion et de planification de l’éducation et des
ressources humaines) et outils statistiques de gestion étant inexistants,
l’instabilité politique (qui implique des changements d’orientations fréquents,
l’impossibilité matérielle de suivi, d’autant que les changements d’équipes se
font à tous les niveaux) et la crise économique (insuffisance de moyens
matériels, humains et financiers) aidant, il n’est pas aisé, ni de mettre en
place une politique cohérente matière d’éducation pour garantir l’avenir de
Relativement à ces objectifs, une
clarification des postulats de base à l’élaboration de cette politique et un
affichage claire des priorités quant aux problèmes à résoudre s’imposent. En ce
qui concerne les postulats de base, on peut au moins en retenir huit :
1-
considérer l’école comme moteur dans la transformation socio-économique du pays
;
2-
intégrer l’idée que le but de l’éducation doit être la formation de l’homme
dans la société et dans le travail;
3-
concevoir l’éducation à la fois comme investissement et un bien de consommation
et l’inscrire dans une perspective à court, moyen et long termes ;
4-
définir les modes d’organisation et de gestion : l’organisation de l’éducation
doit être rigoureuse et sa gestion, efficiente et souple à l’image des
entreprises. L’efficience dépend de la logistique qui permet le repérage des
problèmes et la recherche de solutions. La souplesse permet de réagir aux
crises, de s’adapter aux évolutions ;
5-
prôner la sectorisation : celle-ci impliquera un nouveau découpage en matière
de carte scolaire et consistera à exiger de chaque élève qu’il fréquente
l’établissement le plus proche de son domicile sauf pour les établissements qui
procèdent aux recrutements au niveau national, tels les établissements
d’enseignements technique et professionnel (lycée technique par exemple). La
sectorisation permet de régler le problème du déplacement des élèves ;
6-
réaffirmer les notions fondamentales tellesque l’obligation scolaire et la
gratuité de l’enseignement. Je rappelle qu’obligation scolaire veut dire que
tout enfant scolarisable doit aller à l’école et y trouver sa place. Cela
suppose la mise en place de structures susceptibles d’accueillir tous les
enfants et donc de garantir le droit à la scolarisation de 6 à 16 ans
c’est-à-dire du CP en 3è. Gratuité de l’enseignement veut dire que
l’enseignement (public) est gratuit c’est-à-dire totalement à la charge de
l’Etat, pendant cette période obligatoire ;
7-
faire un distinguo clairement entre l’éducation de masses et la formation des
élites : si l’objectif au travers du principe d’obligation scolaire est
d’amener une classe d’âges du CP en 3è, il faut donc tout faire pour que ces
élèves arrivent tous en 3è et sans encombre. Dans cette optique, il serait mal
venu de dresser sur leur passage des obstacles telsque le concours d’entrée en
6è ou d’imposer absolument que les élèves fassent ce parcours en 10 ans. Pour
être clair et précis, chaque élève doit pouvoir avancer à son rythme jusqu’en
3è qui doit être considérée comme le Niveau Minimum Garanti (NiMiG), le
concours d’entrée en 6è doit être supprimé et le Certificat d’Etudes Primaires
Elémentaires (CEPE) doit être maintenu pour bien marquer, à la fois, le niveau
d’instruction atteint par l’élève et le passage au collège. A l’issue de la
période obligation ou d’éducation de masses, c’est-à-dire après la 3è, seuls
les meilleurs élèves seront autorisés à poursuivre leurs études au lycée
d’abord puis à l’université si à la fin du lycée ils se sont montrés
particulièrement brillants et motivés. C’est la formation des élites ;
8-
une fois ce distinguo établi entre éducation de masses et formation des élites,
la mission de l’administration de l’éducation ne s’arrête pas là. Celle-ci doit
préparer l’accueil des élèves qui n’ont pas réussi à intégrer le lycée ou
l’université par la mise en place de dispositifs d’insertion
socioprofessionnelle, de formation continue, d’alphabétisation et de lutte
contre l’illettrisme. Ainsi, tous les élèves seront pris en charge aussi bien à
l’intérieur qu’à l’extérieur du système scolaire et personne ne sera abandonné
sur le bord de la route.
S’agissant des problèmes à résoudre,
les différents conseils, séminaires, colloques sur l’éducation au Congo
fournissent un large éventail des problèmes auxquels le système scolaire se
trouve confronté. A en croire les conclusions du colloque bilan de 1988, il y a
une cinquantaine de problèmes majeurs qui mineraient le système scolaire
congolais. En fait, il n’y a que trois voire un seul problème majeur(s) au
Congo. Sans les hiérarchiser, il y a d’abord, le problème de la crise du
système au sens large : sous-qualification, manque de motivation et de
conscience professionnelle des enseignants - indiscipline et manque de volonté
de réussir des élèves - insuffisance de matériel pédagogique et de structures
d’accueil - pénurie des enseignants et des personnels éducatifs - insuffisance
de moyens financiers ou diminution du budget de l’éducation, réduction des
bourses d’études.... Il y a ensuite, le
problème de l’inadaptation : inadaptation de la langue d’enseignement qui n’est
pas la langue maternelle des élèves - inadaptation des programmes, contenus,
méthodes et techniques d’enseignement - inadaptation scientifique, technique et
technologique.... Il y a enfin, le problème de l’inefficacité interne (faibles
rendements scolaires ou résultats scolaires médiocres, déperditions scolaires importantes)
et de l’inefficacité externe (absence de lien entre le système éducatif et le
monde économique qui se traduit par un chômage massif des jeunes sortis du
système scolaire....). Au-delà de ces trois problèmes, se pose une seule
question, celle de la crise des valeurs qui est la vraie cause de la crise de
l’école congolaise.
Cette clarification étant faite, il
appartient maintenant à l’autorité politique de décider c’est-à-dire de faire
appel à toutes les compétences susceptibles d’engager une réflexion notamment
sur la démarche à adopter, le contenu de la politique à mettre en place, les
stratégie, moyens, modalités de mise en oeuvre, de suivi, d’évaluation et de
réactualisation de cette politique. Comme ont le voit, tout repose donc sur une
attente commune pour un changement dans le système scolaire, sur la possibilité
qui peut être donnée à tous d’exprimer cette attente, sur la recherche d’une
communication entre tous ceux qui sont engagés déjà dans une action pour ce
changement.
Maurice NGonika est né le 27 décembre 1954 à Etoumbi dans
[1] A lire mon ouvrage, L’éducation au
Congo Brazzaville. Editions Paradigme, 1999
[2] autrement dit prise en main et
gestion du système éducatif par les congolais eux-mêmes, sans l’apport très
important des autres pays,
[3] d’autant que les différents acteurs
sociaux, de par leurs comportements, attitudes et pratiques sociales y
contribuent très largement : pressions exercées sur les enseignants et surtout
corruption, fuites et fraudes aux examens et concours qui aujourd’hui sont si répandues que la question de l’annulation
des épreuves orales au baccalauréat se trouve posée.