POUR UNE POLITIQUE EDUCATIVE AMBITIEUSE, COHERENTE ET EFFICACE AU CONGO BRAZZAVILLE

 

    Depuis 1960, l’analyse du système éducatif congolais se fait en termes de crises.[1] Pourtant, si on se réfère aux lois successives qui ont été adoptées, aux différents discours et à la tenue des divers colloques, on dira que les différents responsables politiques congolais affichent leur volonté de mener une politique éducative cohérente et se soucient en permanence de l’éducation : d’abord, en la rendant obligatoire et gratuite, ensuite, en insistant sur un système d’orientation fiable et sur des rapports étroits entre le système scolaire et le monde économique, le tout, avec une évolution de plus en plus marxiste (nationalisation de l’enseignement privé, introduction du travail productif, formation idéologique des élèves et des enseignants), jusqu’à un sommet anti-français (discours anticolonialistes et tiers-mondistes des dirigeants). Puis petit à petit, la tendance s’est inversée vers un renoncement à des valeurs d’égalité des chances, de formation du citoyen ou de l’homme socialiste (privatisation de l’enseignement, mise en place d’écoles pilotes, autrement dit développement d’un certain élitisme ou plus exactement mise en valeur de l’excellence).

Ces crises s’expliquent par des carences évidentes de gestion. En effet, les politiques éducatives successives ont été mises en place dans la précipitation (scolarisation immédiate de tous les enfants un an après l’indépendance alors que les structures matérielles et architecturales héritées de la colonisation n’étaient pas préparées à cela ; les enseignants non plus n’étaient pas formés en nombre suffisant) et de nombreuses mesures (nationalisation de l’enseignement privé, fermeture de l’Ecole Normale Supérieure d’Afrique Centrale, adoption de l’école du peuple,  libéralisation de l’enseignement...) n’ont pas été, ni réfléchies au préalable, ni réalisées en concertation avec toutes les parties concernées, enseignants, élèves, parents d’élèves.... Force est donc de constater qu’il n’y a pas eu de planification à court, moyen et long termes, mais une gestion avec des coups d’éclat sans exclusion d’une certaine démagogie, caractérisée par une fuite en avant et l’élévation du taux de scolarisation comme symbole de succès. En réalité, beaucoup de discours et déclarations d’intentions, mais peu d’actions concrètes, en dehors de la construction des locaux, la formation d’enseignants [2] , la mise en place d’un réseau scolaire très dense qui touche les centres urbains, les régions, les villages et permet de scolariser la quasi-totale des jeunes. A n’importe quel point du territoire aux communications pourtant difficiles, tous les enfants ont accès à l’école. Ils suivent, dans la même langue, les mêmes programmes transmis par un corps enseignant dépendant totalement de l’Etat, néanmoins jusqu’en 1992, date à laquelle les premières écoles privées ont fait leur apparition de façon légale. Mais, cette égalité doit être nuancée : d’’abord, par les différences quant à la qualité de l’enseignement dispensé entre régions, zones rurales et urbaines, la manière dont les systèmes scolaire et politique favorisent indirectement ou directement certaines couches de la population en matières d’orientation ou d’attribution des bourses, de nominations aux postes de responsabilité, d’intégration dans la fonction publique, de recrutement à l’université.... On peut ici dénoncer un certain nombre de comportements, attitudes et pratiques des divers acteurs en jeu et plus précisément les pressions exercées sur les enseignants par les parents et les responsables politiques ou hiérarchiques et surtout la corruption, les fuites et les fraudes aux examens et concours qui, aujourd’hui, sont si répandues que la question de l’annulation des épreuves orales au baccalauréat se trouve posée. Ensuite, par rapport à la série de guerres civiles qui ont entraîné des dysfonctionnements très importants. Par exemple, de nombreux enseignants et personnels administratifs refusent catégoriquement d’être affectés dans des localités où ils ne sont pas originaires de peur d’être assassinés. C’est un coup dur supplémentaire qui vient d’être porté au système scolaire. Sans doute il faudrait réfléchir sur une autre organisation à mettre en place ou sur des mesures adaptées à cette nouvelle situation.

 

      Ces carences de gestion ont eu pour effets l’augmentation du coût de l’éducation et l’inefficacité du système scolaire. [3] Le coût de l’éducation s’explique d’abord, par les tâches d’enseignement qui sont devenues immenses alors que les crédits alloués restent très insuffisants, ensuite, par les structures architecturales, les équipements pédagogiques, le traitement et la formation des enseignants, la durée des études qui exigent un budget de plus en plus important et enfin, par l’auto-expansion du système scolaire qui fait naître des besoins supplémentaires en personnels, structures.... Pour l’inefficacité, il faut distinguer deux niveaux d’approche, l’inefficacité interne et l’inefficacité externe. Au niveau interne, l’observation des données concernant les effectifs scolaires, le personnel enseignant, les structures d’accueil, les dépenses d’éducation, permet de noter des déséquilibres graves d’une part, entre les cycles et les différents types d’enseignement et d’autre part, entre les effectifs scolaires et les moyens mis à disposition. Plus clairement, l’offre et la demande d’éducation ne sont pas harmonisées, ce qui a pour effet le décalage profond qui se traduit par une dégradation des conditions matérielles d’enseignement et une croissance constante des taux de déperditions scolaires à tous les cycles et niveaux d’enseignement. On voit qu’un objectif de scolarisation pour tous, lorsqu’il s’accompagne d’une qualité médiocre ou ne bénéficie, ni de moyens financiers nécessaires, ni d’une planification, ne permet pas d’atteindre l’équité. Seules les couches sociales favorisées sont en mesure de pallier les insuffisances de la mauvaise qualité de l’enseignement, en faisant donner à leurs enfants des cours particuliers, en leur achetant des manuels qui les feront progresser, en les envoyant dans d’autres pays en particulier la France où le système scolaire est mieux organisé. Au niveau externe, on peut souligner l’accroissement du chômage dû notamment à la crise économique, l’inadéquation entre la formation et l’emploi (allongement excessif de la scolarité, primauté de l’enseignement général au détriment de l’enseignement technique et professionnel, de l’orientation scolaire au détriment de l’orientation professionnelle), l’absence de dispositifs d’insertion socioprofessionnelle, d’information sur la formation et l’emploi autrement dit d’un système d’orientation fiable. Dans le secondaire comme dans le supérieur et dans toutes les filières d’études, les quelques établissements techniques et professionnels existants développent des formations qui conduisent davantage à la non qualification à cause de la non valorisation sociale et économique du travail productif, des métiers et des services manuels, des techniques qui répondent à la demande du marché.

 

            Ainsi, en maintenant les élèves le plus longtemps possible dans le système scolaire, l’école a joué le rôle de bassin de rétention des chômeurs potentiels en maintenant à un niveau artificiellement bas le taux de chômage des jeunes ; en orientant leur profil, non pas vers des activités productives, mais vers des carrières littéraires ou administratives, elle a permis l’expression statistique d’une fonctionnarisation pléthorique, à force d’accumuler les échecs et les mécontentements, elle est devenue une poudrière sociale. Le système scolaire actuel conduit donc au gaspillage en particulier des ressources humaines. Il n’est pas le reflet de la société en raison du manque de liens d’une part, entre culture/éducation et enseignement “moderne” et d’autre part, entre science et conscience. Il faut en effet rappeler qu’en principe, le système scolaire n’existe pas en soi et pour soi, mais fait partie d’un système social dont il reflète les caractéristiques. Par conséquent, l’éducation et la société doivent être en interaction. Faute d’une telle liaison le système scolaire congolais reste inadapté. Autrement dit, il ne tient pas compte des réalités locales et devient de ce fait un facteur de déracinement des jeunes, par la langue d’enseignement qui n’est pas celle du milieu de vie de ces jeunes, par les programmes et les contenus d’enseignement qui ne font que perpétuer des valeurs occidentales dont la plupart sont à l’opposé de celles qui fondent et organisent la société congolaise voire africaine. Enfin, l’enseignement doit faire appel à la science au travers des disciplines enseignées, des méthodes et des moyens pédagogiques. Reflet du modèle occidental, l’école congolaise recourt plus ou moins à la science. Mais, recourir ou initier les jeunes à la science sans forger en eux ou se forger une conscience appropriée, conduit à l’adage bien connu à savoir : science sans conscience n’est que ruine de l’âme.

   

S’il apparaît que le rôle de l’école est de favoriser l’épanouissement de l’individu et d’assurer son insertion dans la société,  l’école congolaise n’a pas encore les moyens nécessaires et suffisants pour atteindre ces objectifs. De plus, depuis 1960, aucun état des lieux n’ayant jamais été fait, des moyens (absence de spécialistes en matière d’administration, de gestion et de planification de l’éducation et des ressources humaines) et outils statistiques de gestion étant inexistants, l’instabilité politique (qui implique des changements d’orientations fréquents, l’impossibilité matérielle de suivi, d’autant que les changements d’équipes se font à tous les niveaux) et la crise économique (insuffisance de moyens matériels, humains et financiers) aidant, il n’est pas aisé, ni de mettre en place une politique cohérente matière d’éducation pour garantir l’avenir de la Nation et donc celui de nos enfants, ni de démontrer l’utilité sociale de l’école dans la mesure où l’absence de liens, je rappelle, entre le monde de l’éducation et le monde économique qui se traduit par le chômage massif des diplômés y compris de l’enseignement supérieur renforce chez la plupart des élèves l’idée que l’école ne sert à rien. La mise en place d’une politique éducative s’impose donc plus que jamais comme une nécessité. Mais, quoique cette nécessité ne fait aucun doute et qu’elle soit même considérée comme urgente aujourd’hui, le but de cette contribution n’est pas d’aider à l’élaboration de celle-ci, mais de proposer le cadre dans lequel elle doit s’inscrire. Animée par une volonté politique forte, cette politique éducative à mettre en place doit être ambitieuse, cohérente, efficace et permettre à l’école congolaise d’accueillir tous les élèves, développer leurs connaissances et la personnalité de chacun, faire en sorte que tous apprennent un métier ou fassent une formation débouchant sur emploi. Autrement dit, permettre à chacun d’assurer son épanouissement et de contribuer au développement de la Nation.

 

            Relativement à ces objectifs, une clarification des postulats de base à l’élaboration de cette politique et un affichage claire des priorités quant aux problèmes à résoudre s’imposent. En ce qui concerne les postulats de base, on peut au moins en retenir huit :

 

1- considérer l’école comme moteur dans la transformation socio-économique du pays ;

 

2- intégrer l’idée que le but de l’éducation doit être la formation de l’homme dans la société et dans le travail;

 

3- concevoir l’éducation à la fois comme investissement et un bien de consommation et l’inscrire dans une perspective à court, moyen et long termes ;

 

4- définir les modes d’organisation et de gestion : l’organisation de l’éducation doit être rigoureuse et sa gestion, efficiente et souple à l’image des entreprises. L’efficience dépend de la logistique qui permet le repérage des problèmes et la recherche de solutions. La souplesse permet de réagir aux crises, de s’adapter aux évolutions ;

 

5- prôner la sectorisation : celle-ci impliquera un nouveau découpage en matière de carte scolaire et consistera à exiger de chaque élève qu’il fréquente l’établissement le plus proche de son domicile sauf pour les établissements qui procèdent aux recrutements au niveau national, tels les établissements d’enseignements technique et professionnel (lycée technique par exemple). La sectorisation permet de régler le problème du déplacement des élèves ;

 

6- réaffirmer les notions fondamentales tellesque l’obligation scolaire et la gratuité de l’enseignement. Je rappelle qu’obligation scolaire veut dire que tout enfant scolarisable doit aller à l’école et y trouver sa place. Cela suppose la mise en place de structures susceptibles d’accueillir tous les enfants et donc de garantir le droit à la scolarisation de 6 à 16 ans c’est-à-dire du CP en 3è. Gratuité de l’enseignement veut dire que l’enseignement (public) est gratuit c’est-à-dire totalement à la charge de l’Etat, pendant cette période obligatoire ;

   

7- faire un distinguo clairement entre l’éducation de masses et la formation des élites : si l’objectif au travers du principe d’obligation scolaire est d’amener une classe d’âges du CP en 3è, il faut donc tout faire pour que ces élèves arrivent tous en 3è et sans encombre. Dans cette optique, il serait mal venu de dresser sur leur passage des obstacles telsque le concours d’entrée en 6è ou d’imposer absolument que les élèves fassent ce parcours en 10 ans. Pour être clair et précis, chaque élève doit pouvoir avancer à son rythme jusqu’en 3è qui doit être considérée comme le Niveau Minimum Garanti (NiMiG), le concours d’entrée en 6è doit être supprimé et le Certificat d’Etudes Primaires Elémentaires (CEPE) doit être maintenu pour bien marquer, à la fois, le niveau d’instruction atteint par l’élève et le passage au collège. A l’issue de la période obligation ou d’éducation de masses, c’est-à-dire après la 3è, seuls les meilleurs élèves seront autorisés à poursuivre leurs études au lycée d’abord puis à l’université si à la fin du lycée ils se sont montrés particulièrement brillants et motivés. C’est la formation des élites ;

 

8- une fois ce distinguo établi entre éducation de masses et formation des élites, la mission de l’administration de l’éducation ne s’arrête pas là. Celle-ci doit préparer l’accueil des élèves qui n’ont pas réussi à intégrer le lycée ou l’université par la mise en place de dispositifs d’insertion socioprofessionnelle, de formation continue, d’alphabétisation et de lutte contre l’illettrisme. Ainsi, tous les élèves seront pris en charge aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du système scolaire et personne ne sera abandonné sur le bord de la route.

           

            S’agissant des problèmes à résoudre, les différents conseils, séminaires, colloques sur l’éducation au Congo fournissent un large éventail des problèmes auxquels le système scolaire se trouve confronté. A en croire les conclusions du colloque bilan de 1988, il y a une cinquantaine de problèmes majeurs qui mineraient le système scolaire congolais. En fait, il n’y a que trois voire un seul problème majeur(s) au Congo. Sans les hiérarchiser, il y a d’abord, le problème de la crise du système au sens large : sous-qualification, manque de motivation et de conscience professionnelle des enseignants - indiscipline et manque de volonté de réussir des élèves - insuffisance de matériel pédagogique et de structures d’accueil - pénurie des enseignants et des personnels éducatifs - insuffisance de moyens financiers ou diminution du budget de l’éducation, réduction des bourses d’études....  Il y a ensuite, le problème de l’inadaptation : inadaptation de la langue d’enseignement qui n’est pas la langue maternelle des élèves - inadaptation des programmes, contenus, méthodes et techniques d’enseignement - inadaptation scientifique, technique et technologique.... Il y a enfin, le problème de l’inefficacité interne (faibles rendements scolaires ou résultats scolaires médiocres, déperditions scolaires importantes) et de l’inefficacité externe (absence de lien entre le système éducatif et le monde économique qui se traduit par un chômage massif des jeunes sortis du système scolaire....). Au-delà de ces trois problèmes, se pose une seule question, celle de la crise des valeurs qui est la vraie cause de la crise de l’école congolaise.

 

            Cette clarification étant faite, il appartient maintenant à l’autorité politique de décider c’est-à-dire de faire appel à toutes les compétences susceptibles d’engager une réflexion notamment sur la démarche à adopter, le contenu de la politique à mettre en place, les stratégie, moyens, modalités de mise en oeuvre, de suivi, d’évaluation et de réactualisation de cette politique. Comme ont le voit, tout repose donc sur une attente commune pour un changement dans le système scolaire, sur la possibilité qui peut être donnée à tous d’exprimer cette attente, sur la recherche d’une communication entre tous ceux qui sont engagés déjà dans une action pour ce changement.            

 

Maurice NGonika   est né le 27 décembre 1954 à Etoumbi dans la Région de la Cuvette-Ouest. Il est titulaire de deux doctorats (en Sciences de l’éducation, Lettres et sciences humaines) et diplômé des universités de Grenoble II et Caen. En qualité d’assistant technique auprès du Conseil régional du Centre chargé d’aider à l’élaboration du Plan régional de développement des formations professionnelles des jeunes, puis d’expert auprès du Président du Conseil régional du Centre sur tous les dossiers et questions liés à la formation professionnelle continue et à l’apprentissage, et auteur de trois ouvrages, L’éducation  au Congo Brazzaville, L’insertion socioprofessionnelle en France, la Qualité en formation initiale et en formation professionnelle continue, il a acquis une capacité d’expertise aussi bien dans les domaines de l’éducation, la formation, l’insertion socioprofessionnelle que de la qualité de l’offre de formation. Enfin, Maurice NGonika a enseigné à l’Ecole Nationale d’Institueurs de Mouyondzi, à l’Institut Supérieur des Sciences de l’Education et occupé les fonctions de Conseiller à la Solidarité nationale du Ministre Congolais du Travail, de l’Emploi, de l’Action et de la Solidarité nationale.

 



[1] A lire mon ouvrage, L’éducation au Congo Brazzaville. Editions Paradigme, 1999

[2] autrement dit prise en main et gestion du système éducatif par les congolais eux-mêmes, sans l’apport très important des autres pays, la France en l’occurrence

[3] d’autant que les différents acteurs sociaux, de par leurs comportements, attitudes et pratiques sociales y contribuent très largement : pressions exercées sur les enseignants et surtout corruption, fuites et fraudes aux examens et concours qui aujourd’hui  sont si répandues que la question de l’annulation des épreuves orales au baccalauréat se trouve posée.