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Joseph Noumazalay :
« La carte à puce biométrique nous a permis de démasquer beaucoup de
fraudeurs »
Tour
Nabemba, dimanche 7 Octobre. En compagnie de M.
Joseph Noumazalay, un métis de taille moyenne aux gestes vifs qui vient de
descendre de son 4x4 couleur gris métallique et qui est chaudement salué, au
passage, par les vigiles de service, nous franchissons la porte vitrée tournante
qui mène au hall, d’où nous empruntons un large ascenseur moderne.
Direction : 10ème étage de la belle tour aux baies vitrées. Ici
bat le cœur de la coordination du Programme National de Désarmement, Démobilisation
et Réinsertion des ex- combattants (PNDDR), un programme initié par
La
coordination du PNDDR est repartie en trois composantes : l’identification
et la réinsertion des ex- combattants ; les ex- enfants soldats et le genre ; enfin,
la prévention des conflits. Pour servir de « moyen » de
réalisation des objectifs assignés à ces trois composantes verticales, qui sont
en fait des coordinations, le PNDDR travaille avec quatre directions « transversales » :
la direction administrative et financière ; la direction de passation des
marchés ; la direction de suivi et évaluation ; la direction de la gestion
de l’information.
Au
sein du PNDDR, le rôle de la direction de la gestion de l’information est
crucial. Il consiste à « traquer » la fraude sous toutes ses
formes, en se servant d’un procédé qui assure la « traçabilité »
de toutes les transactions faites autour des ex- combattants, de manière à
éviter des « évasions » financières liées, notamment, à des
problèmes d’authentification, de confidentialité, de répudiation et de rejeu.
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Dans
l’entretien ci-après réalisé dans son bureau, M. Joseph Noumazalay
nous explique les détails de cette technologie de pointe appliquée à la gestion
des ex- combattants, qui garantit aujourd’hui un gros succès au PNDDR, là où le
précédent programme, le PDR (Programme de Désarmement et Réinsertion), a
échoué.
Brazza.info :
Pouvez-vous nous parler de ce concept de
« traçabilité » appliqué à la gestion des
ex- combattants ?
Joseph Noumazalay :
La traçabilité, c’est l’aptitude à identifier,
localiser et retrouver l’historique d’une entité, ici un ex- combattant, au
moyen de marqueurs préenregistrés. Ces marqueurs sont des étiquettes
électroniques. L’étiquette que nous avons choisie, c’est une carte à puce
biométrique, c’est-à-dire une carte à circuit électronique incorporé, dans
lequel on a stocké une image électronique de l’empreinte digitale de l’ex-
combattant. Avec ce dispositif, nous sommes capables de repousser toute
personne qui tenterait d’entrer frauduleusement dans le système, en se
prétendant ex- combattant.
Concrètement,
on a d’abord procédé à une enquête sur le terrain, qui a permis d’identifier un
certain nombre de personnes. Pendant deux mois, de mi-février à mi-avril 2007,
nos équipes ont sillonné huit départements de
Pour
cette première campagne, nous avons récolté 30.000 personnes qui se
prétendaient ex- combattants. Nous avons récupéré et analysé cette moisson
extraordinaire de 30.000 personnes se prétendant toutes ex- combattants, et
nous avons fait un premier tri sur terrain, qui nous a permis d’en éliminer
environ 5.000. Le reste, soit à peu près
Nous
avons alors procédé à ce que nous avons appelé le « matching »,
qui consistait à comparer les empreintes les unes aux autres. C’est là que nous
avons décelé 2.500 fraudeurs. Dans le département du Pool par exemple, nous
avons eu le cas d’une personne qui s’est présentée 70 fois, sous différentes
identités. Une vraie performance ! Ce qui me paraît plus grave, c’est qu’à
part des cas de fraude à l’intérieur d’un département, il y a eu aussi des
fraudes interdépartementales !
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Pour
l’instant, nous n’en sommes pas encore là. En « matchant » les
empreintes, nous avons réussi, à ce jour, à identifier positivement, grosso
modo, 17.000 ex- combattants, nonobstant des difficultés de travail spécifiques
à Brazzaville et au Pool. Brazzaville nous a posé des problèmes à cause de
l’hétérogénéité des groupes à enrôler (Cobras, Ninjas,
Cocoyes), alors que partout ailleurs on avait une
structure monolithique ; et aussi par une certaine facilité de déplacement
des ex- combattants.
Il
y a eu des problèmes de tension entre ces différents groupes et un grossissement
extraordinaire du chiffre des ex- combattants. Le nombre gonflait de jour en
jour, ce qui nous a fait reprendre le travail à plusieurs reprises. A ce jour, nous
avons pu identifier 4.200 ex- combattants à Brazzaville.
Au
Pool, sur les 5.000 ex- combattants autour du pasteur Ntumi,
nous n’en avons jusque là enrôlé que 400. Cela est dû au fait qu’il existe
encore dans ce département des zones de tension extrême, ce qui a empêché nos
équipes de travailler dans de bonnes conditions. L’angoisse et la peur
permanentes déstabilisent les équipes. Par peur pour leur sécurité, elles sont tentées
de saisir une information partielle. Bref, pour résumer, à part Brazzaville et
le Pool, et à l’exception notable du Kouilou, de
B.I : Comment pouvez vous certifier qu’autour du pasteur
Ntumi se trouvent 5.000 ex- combattants, quand lui-même
et ses lieutenants revendiquent plus ?
J.N : On peut toujours revendiquer
davantage. Mais le programme a été conçu pour 30.000 ex-combattants, dont 5.000
autour du révérend Ntumi. Ce n’est pas nous qui avons fixé ce chiffre. Je rappelle que nous avons trois
grands groupes d’ex- combattants. Il y a 19.000 « auto démobilisés »,
c’est-à-dire les ex- combattants qui ont spontanément déposé les armes, sans
que personne ne leur demande ; il y a 6.000 « déflatés »,
c’est-à-dire les ex- combattants qui sont actuellement dans
B.I : Quel est le traitement réservé aux différentes
catégories des ex- combattants ?
J.N : Tous les ex- combattants ont droit à
un micro projet, soit l’équivalent de 400$ ou 200.000 FCFA, selon le cours du
dollar par rapport à l’euro. Ces 400$ ne sont pas remis directement à l’ex-
combattant, mais en échange d’un micro projet générateur de revenus. Comme ce
dernier est généralement incapable de formuler un micro projet, une agence
d’encadrement payée par le PNDDR va l’aider à monter un « business plan ».
Aux
400$ du micro projet, il faut donc ajouter des financements complémentaires,
comme le paiement de l’agence d’encadrement, l’agence de formation et la prise
en charge des besoins médicaux spécifiques. Dans les grandes lignes, c’est ça
le traitement général.
A
part cela, vous avez le traitement spécifique au « genre » - on
ne va pas traiter les femmes de la même façon que les hommes -, aux ex- enfants
soldats et, bien entendu, à ceux qui sont encore actifs autour du révérend
pasteur Ntumi.
B.I : On entend justement parler d’un traitement
spécifique pour ce dernier groupe d’ex- combattants, notamment l’octroi d’une « prime
frictionnelle » ?
J.N : Il était prévu au départ, pour ce
groupe, un kit de démobilisation composé de vêtements et de quelques objets de
toilette, afin de donner une apparence sociable et civilisée à ces ex-
combattants qui ont rompu avec la vie en société depuis un certain temps. Le
pasteur Ntumi a préféré convertir ce kit de
démobilisation en kit de construction. Il a pensé qu’il serait plus utile de
leur donner de quoi reconstruire un toit. La proposition a été acceptée et on
va donner à chacun de ses 5.000 ex- combattants un kit de 30 tôles et des
clous.
La
prime frictionnelle est spécifique aux ex- combattants à « déflater » de
B.I : Revenons sur la traçabilité
qui est au cœur de la gestion de l’information sur les ex- combattants.
Pouvez-vous nous éclairer davantage sur ce procédé ?
J.N : Pour bien comprendre le problème, il
faut revenir à la notion de transaction. Lorsque vous achetez un produit sur un
marché ou sur Internet, il y a quatre principes dont le non respect entraîne
une invalidation de la transaction. Il y a d’abord l’authentification, qui est
l’aptitude à prouver qu’on est bien celui qu’on prétend être. Elle est
différente de l’identification, où l’on peut exhiber une pièce d’identité falsifiable,
qui ne prouve pas l’identité. Par contre, si par un mécanisme quelconque, on
arrive à faire attester qu’on est celui qu’on prétend être, à ce moment là, il
y a authentification. Dans la plupart des transactions, cela se fait
automatiquement.
La
deuxième étape, c’est la confidentialité. Lorsque vous faites un achat d’un
montant important, vous ne souhaitez pas que tout le monde soit au courant des
termes de l’échange. Sinon, vous pourriez être exposé à des pressions
psychologiques, voire même à une agression physique. La troisième étape, c’est
la non répudiation, qui est l’incapacité à rejeter la transaction. Lorsque les
termes de référence d’un achat ne sont pas respectés, on est en droit d’exiger
soit le remboursement, soit le produit commandé, avec toutes ses spécificités.
Dans
le cas des ex- combattants, ce principe s’applique à l’incapacité de changer
l’affectation finale de la subvention qui est allouée. Ce changement, en effet,
est souvent une porte ouverte à la fraude. Par exemple, si un ex- combattant
reçoit 400$ pour un micro projet d’élevage des moutons, et qu’à la place, il
vend du pétrole, il « répudie » l’accord avec le PNDDR, parce
qu’il a changé l’affectation finale de l’argent.
Le
quatrième principe, c’est le non rejeu, c’est-à-dire
l’impossibilité de revenir à plusieurs reprises sur les termes de la
transaction. Par exemple, payer deux fois la même marchandise ou se faire
livrer deux fois la même marchandise. Dans le passé, l’évaporation des
subventions aux ex- combattants s’est faite par le non respect de l’un ou
plusieurs de ces principes.
Pour
barrer la route à l’évasion des flux financiers, nous avons couplé la
technologie de la carte à puce biométrique à la technique de la gestion
budgétaire. C’est-à-dire que nous avons mis en place un système où chaque
transaction en faveur de l’ex- combattant est validée par sa signature, faite à
l’aide de son empreinte digitale, et comparée instantanément à celle qui est
stockée dans sa carte à puce biométrique infalsifiable. Si le « matching » entre les deux est positif, la
transaction est validée.
B.I : Quelles
sont les caractéristiques de votre carte à puce
biométrique infalsifiable ?
J.N : Il faut dire qu’aujourd’hui, le Congo
est en pointe sur ce genre de technologies en Afrique. Notre carte est une
carte format EMV (Eurocard, Mastercard, Visa),
c’est-à-dire une carte conçue exactement comme les cartes bancaires qu’on
utilise en Europe. Elle contient une puce dans laquelle sont stockées un
certain nombre d’informations, d’un poids total d’environ 4 kilo octets (4 ko).
Pour
la lire, il faut un « convoyeur », c’est-à-dire un lecteur
dans lequel on glisse la carte. Ce convoyeur possède également un lecteur
d’empreinte. La carte introduite, on pose l’empreinte sur le lecteur et un
algorithme spécifique va comparer l’empreinte physique posée et celle qui est
stockée dans la carte. Si les deux empreintes sont identiques, l’ordinateur
vous reconnaît, et à ce moment-là, la transaction peut se poursuivre. Il faut
préciser qu’en dehors de l’empreinte, il est stocké sur la carte la photo de
l’ex- combattant, le numéro d’identification unique du PNDDR et les éléments
d’état-civil : nom, prénom, date de naissance.
Sans
fausse modestie, je pense pouvoir dire qu’en Afrique, nous sommes parmi les
premiers à implémenter ce genre de technologies.
Propos recueillis par
Prosper MOKABI DAWA