LES DISPARUS DU BEACH : La justice française si juste aujourd'hui, aurait-elle été injuste hier ?

 


William BOUAKA
Président RPDH

Point de vue !

 

En date du 10 janvier 2007, la Cour de cassassions en France a relancé l’instruction sur l’affaire dite des disparus du Beach de Brazzaville. Depuis, plusieurs voix se sont faites entendre.

Ma réaction va dans le sens d’une interpellation de l’ensemble de mes concitoyens à réagir avec plus de sagesse et de clairvoyance. Les sources des conflits dans nos pays sont très complexes et quasiment mystérieuses. C’est pourquoi, il est, pour ma part, très important de savoir comment nous devons faire face à notre passé, pour nous tourner avec foi et confiance vers notre avenir.

Pour y arriver, il nous faut concilier la consolidation de la paix avec le devoir de justice ; en un mot, mettre ensemble Justice et la Réconciliation. La question est de savoir si, dans certains cas, le devoir de justice peut constituer un obstacle à la réconciliation ?

Une sanction, dans certaines circonstances, prononcée contre ceux qui se sont rendus coupables de violations graves des droits de l’homme ou du droit international, peut-elle compromettre un processus engagé de réconciliation ? Je pense que oui.

La Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH) et bien d’autres organisations qui y sont affiliées, à l’instar de l’Observatoire Congolais des Droits de l’Homme (OCDH), estiment qu’abandonner la voie de la justice aux fins de préserver un quelconque pacte social hypothéquerait ce dernier.

Elles pensent en outre que l’expérience issue de nombreuses réconciliations a démontré qu’aucune paix durable n’a pu s’établir sans l’intervention indépendante du judiciaire ; que l’amnistie ou l’auto-amnistie et le pardon dérogent au principe fondamental de la responsabilité, sapant ainsi tout effort de prévention de nouveaux crimes, base d’une véritable réconciliation.

Pour la FIDH et ses organisations affiliées, il est essentiel pour les auteurs des crimes les plus graves, crimes de guerre, crimes contre l’humanité, crimes de génocide puissent être poursuivis et jugés, afin d’asseoir une réconciliation dans la continuité. Elles croient que pour détruire définitivement l’esprit de vengeance, terreau très fertile de toute insécurité, les victimes des violations des droits de l’homme doivent avoir accès à la vérité, la justice et la réparation.

Dans ce cas, la question à poser est celle-ci : puisque l’affaire a déjà été jugée dans notre pays, pourquoi faut-il qu’elle rebondisse à nouveau au niveau  de la justice française ? La justice congolaise serait-elle moins crédible que la justice française ?

En effet, normalement, le recours à cette espèce de justice « alternative » qu’est la compétence universelle se justifie en cas d’incapacité des tribunaux nationaux à rendre une justice indépendante et impartiale. C’est uniquement dans ce cadre qu’on pourrait comprendre le rebondissement de l’affaire des disparus du Beach au niveau de la justice française.

Je laisse chacun libre de répondre à cette interrogation.

Toutefois, je continuerai à me poser la question de savoir si la clef de la réconciliation se trouve dans la justice, plutôt que dans le pardon ?

Je ne conteste nullement la légitimité de la position de la FIDH et de ses organisations affiliées. Mon propos est simplement de montrer le côté très limité du contenu qu’elles donnent au concept « Justice ».

Car si la réconciliation suppose l’instauration d’une confiance réciproque, elle entraîne par ailleurs l’impératif d’un dépassement de soi pour s’asseoir avec ses ennemis d’hier et de travailler ensemble pour aboutir à une solution durable.

La réconciliation, comme nous le confie Clément Kongo (Journaliste congolais, rédacteur au journal « le potentiel », est « une conception modeste ». Lorsque les exigences morales sont trop élevées, poursuit-il, l’impulsion sociale souffre.

Dans un processus de réconciliation efficace, le pardon ne peut intervenir qu’après rétablissement de la confiance ; et celle-ci n’arrive que lorsqu’on a pu taire en soi toute suspicion. De ce point de vue, la justice peut s’accomplir et se comprendre de plusieurs manières.

Le procès de Brazzaville, à mon sens, a eu l’honneur d’être présidé par un homme de grande sagesse. Il s’était certainement donné pour mission de rendre une décision qui devrait être au service du bien commun, au sens large du terme. Dans son action, il a voulu nous apprendre, je pense, à combattre l’injustice sans haïr les auteurs, sachant que cela requiert beaucoup de grandeur et de tolérance de part et d’autre et qu’on ne peut se réconcilier qu’avec quelqu’un avec qui on est pas d’accord.

Au travers du verdict rendu le 17 août 2005,  la chambre criminelle du tribunal d’appel de Brazzaville a voulu faire comprendre à nous tous Congolais, que « la haine en réponse de la haine ne fait qu’accroître la haine ».

Sur le volet civil, on le sait, la décision de la cour criminelle a abouti à la condamnation de l’Etat, avec pour contrepartie la réparation des dommages moraux subis par les familles des victimes.

Sur le plan pénal, elle a eu à acquitter l’ensemble des présumés coupables. Je crois sincèrement que ce tribunal a agi comme aurait agi une commission parlementaire ou une commission Justice, Vérité, Paix et Réconciliation. C’est probablement pourquoi le procès a été radiotélévisé et ouvert à tous. Tout le monde pouvait se saisir de la vérité et comprendre le fond du problème.

N’eut été donc l’instrumentalisation entretenue autour de cette question par quelques individus et groupements mus par des intérêts que je qualifierais d’obscurs, au nom d’une prétendue lutte contre l’impunité, les familles des victimes  seraient entrain de bénéficier aujourd’hui des effets positifs de cette décision aux allures thérapeutiques.

 

C’est donc mal interpréter le jugement rendu que de croire qu’il a eu pour objectif d’imposer un « pacte social » aux familles endeuillées. Le verdict a, au contraire, appelé ces familles à se montrer humaines et tolérantes envers ceux qu’elles croyaient responsables des dommages moraux qu’elles ont subis, afin de les aider à retrouver leur humanité.

Dans tous les cas, l’incrimination de ‘Etat et sa condamnation à réparer les dommages subis a restauré les familles des victimes dans leur dignité. C’est ici le principe fondamental de la justice et de la réconciliation.

Pour ma part, l’action qui aurait eu un sens aurait été celle de demander à chacun des responsables présumés de cette guerre civile macabre de s’incliner devant la mémoire de l’ensemble des victimes et de reconnaître publiquement la responsabilité de leurs actes, puis de demander pardon à la population.

Car il est inadmissible de considérer que certaines morts causées par cette guerre n’auraient servi que pour les statistiques, pendant que d’autres compteraient pour des tragédies. Toutes les familles endeuillées par cette guerre ont droit à une réparation de la part de l’Etat congolais et non français, belge ou américain.

Plusieurs rapports publiés sur la guerre civile du Congo Brazzaville ont montré l’implication et la responsabilité de la société française ELF Congo. Aucune enquête sérieuse n’a été engagée pour demander réparation des dommages subis par les populations congolaises.

Après interpellation de 37 cadres de cette compagnie, quelques peines légères leur ont été infligées, comme pour jeter de la poudre aux yeux des populations congolaises, éternellement considérées naïves. On nous a laissé entendre que le droit français ne trouvait rien d’illégal sur ce qu’ils ont appelé des « largesses » et que j’appelle « actions criminelles » que Elf distribuait à l’époque.

C’est pourquoi, ont-ils osé nous dire, le procès de Paris n’a examiné que les allégations d’abus de biens de la société par certains de ses employés (sic). La justice française qui se veut si juste et si intransigeante aujourd’hui, aurait-elle été hier injuste envers les populations lourdement sinistrées du Congo ?

Qu’en pensent nos amis de la FIDH, de l’OCDH, de la RPDH, de l’ADHUC, etc ? Si nous parlons et agissons tous effectivement en faveur de nos populations, avons-nous conscience de cette injustice flagrante ?

J’oriente ainsi mon interpellation envers mes amis de la société civile congolaise. Qui d’entre nous a pu dire son indignation après la publication du verdict du procès de Paris ? Si donc nous pouvons comprendre, comme l’aurait dit le président Abdoulaye Wade, que tout phénomène observable n’est qu’un phénomène résultat, nous pourrons probablement en rechercher avec un esprit citoyen, les différentes causes et en établir les responsabilités.

Cela, en se souvenant de la maxime ci-après : « Celui qui aime acheter de la viande au marché est toujours complice de ce qui se passe à l’abattoir ».

 

La Paix et la Réconciliation dans notre pays n’ont pas de prix. Ce sont des questions d’intérêt national ; un intérêt à placer au dessus de toute autre considération. La justice, quelle qu’en soit la raison, ne doit pas être un étau pour les faibles. Il nous faut peut-être protester contre ces pratiques qui consistent à montrer continuellement nos défauts en s’efforçant d’ignorer nos vertus.

Nous sommes, en tant que citoyens congolais, capables de nous comprendre, de nous organiser et de briser toutes les barrières pour aboutir à la paix et à la réconciliation nationale. Je regrette sincèrement que certains confrères de la société civile congolaise n’arrivent pas à comprendre que ce qui soutient l’action de certains de nos concitoyens au niveau de la justice française, n’est rien d’autre qu’un esprit de vengeance. Cela ne nous honore nullement, en tant qu’acteurs de la société civile, de les soutenir dans leur démarche quelque peu absurde.

 

William Bouaka,

Président RPDH