Bienvenu Mabilemono
Diplômé de l'Université Paris-Dauphine

L’affaire dite des « Disparus du Beach », une bien triste affaire qu’il nous faut pardonner et faire le deuil.

 

 

Point de vue concret

 

Cette affaire fait couler beaucoup d’encre aujourd’hui, et l’information en cause trouble les relations internationales du Congo par la publicité que reçoivent, au mépris des dispositions de la loi française sur le secret de l’instruction, les actes accomplis par le magistrat instructeur, lesquels portent atteinte à l’image extérieure et à la considération du Congo et écornent l’image des autorités du pays et, par là, au crédit international du Congo. De plus, elle altère les relations séculaires d’amitié franco-congolaise. C’est dire que si cette procédure devait se poursuivre, le dommage pourrait être irréparable, même si des deux cotés, personne ne veut envisager cette hypothèse.

 

Tout d’abord rappelons les faits. Le 10 avril 1999 un accord tripartite était signé entre la République Démocratique du Congo (RDC), la République du Congo et le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) définissant un couloir humanitaire en vue d’organiser le rapatriement volontaire des réfugiés par bateau, depuis Kinshasa, la capitale de la RDC. Cet accord visait à garantir la sécurité des réfugiés qui avaient accepté de rentrer à Brazzaville par son port fluvial communément appelé le « Beach ». Ils y avaient été vivement encouragés par des assurances qui leurs avaient été offertes par les signataires dudit accord, appuyées par un appel radiotélévisé du président de la République, M. Sassou Nguesso, garantissant qu’il ne leur serait fait aucun mal. D’après certains témoignages, à leur arrivée, les réfugiés auraient été, à la sortie des bateaux, divisés en deux colonnes. L’une pour les personnes âgées, les femmes et les enfants et l’autre composée d’hommes, de jeunes gens de 15 à 45 ans voire plus. Les personnes ayant été placées dans la première colonne auraient simplement été fouillées. Les hommes, par opposition ont été soumis à un véritable examen corporel pour «détecter des stigmates » démontrant leur activisme au sein des milices Ninja, les hommes ont été supposés appartenir à ces milices. Les témoignages des rescapés et d’autres informations versées au dossier permettraient aux familles des victimes de conclure que les autorités congolaises ont agit selon un plan bien orchestré et que cette opération a été confiée à des forces organisées et exécutée selon des ordres précis ayant pour objectif de liquider physiquement des personnes valides, principalement originaires de la région du Pool.

Toutefois, cette triste affaire qui, il faut le souligner avec force, n’est pas de nature à honorer notre pays, doit cependant être placée dans le contexte particulier de l’époque. En effet, en l'espace de dix années, le Congo a été plongé dans un cycle de violence récurrent (le pays a connu trois guerres de 1993 à 1999), ayant causé de destructions massives aussi bien sur le plan humain que sur le plan matériel.

De 1993 à 1997, alors que le Congo était en proie à des guerres civiles particulièrement violentes, et que les forces gouvernementales de l’époque se livraient à un véritable «nettoyage » dans certains quartiers de Brazzaville (la capitale congolaise), et ce, rappelons-le avec force, dans l’indifférence totale de l’ensemble de la communauté internationale, plusieurs centaines de milliers de personnes de tous bords ont été contraintes, vu l’intensité des combats et les atrocités qui étaient commises, de fuir la capitale. Devant cette tragédie, les habitants de Brazzaville, sans distinction d’ethnie, s’étaient rendus dans les villages proches de la capitale, où ils ont vécu dans un complet dénuement. Une partie des déplacés s'était rendue dans le Pool, une zone située au sud de Brazzaville, où elle a vécu parfois plusieurs mois, avant de passer de l’autre coté du fleuve Congo, en République Démocratique du Congo (RDC). Il faut bien comprendre que parmi eux, il y avait également des populations originaires du Nord, et chacun peut imaginer les sévices qu’ils ont dû endurer pendant cette folle période. Et Dieu sait combien il a pu y avoir de personnes tuées du simple fait de leur origine ethnique. En clair, chaque Congolais a dû déplorer au cours de cette période (1993–1999) la perte d’au moins un membre de sa famille. Ainsi, chaque congolais pourrait donc aujourd’hui parfaitement porter plainte contre X pour la disparition d’un membre de sa famille. Et vous conviendrez avec moi que la multiplication de plaintes et de procès n’est pas de nature à favoriser la paix et de la réconciliation nationale. Une telle option ne fera qu’attiser la haine et nourrir l’esprit de la vengeance, ce dont nous n’avons pas besoin aujourd’hui dans notre pays. En réalité cette triste affaire devait nous interpeller tous car elle engage au fond notre responsabilité collective. Elle est la résultante des maux qui minent notre société depuis son origine, à savoir : l’ethnocentrisme, le régionalisme, les intérêts partisans et égoïstes, et partant, le fanatisme aveugle. Nous sommes donc tout autant responsables que les auteurs présumés de cette tragédie.

Aujourd'hui, le Congo qui comme nous l’avons dit, est sorti de trois guerres civiles particulièrement meurtrières, et fortement préjudiciables pour l’ensemble des Congolais, doit aller de l’avant. Nous avons donc le devoir de regarder devant nous et tenter d’oublier cette période sombre et particulièrement douloureuse de notre histoire. Nous sommes conscients que cela n’est pas facile, notamment pour les parents des victimes des exactions qui, rappelons-le ont eu lieu de part et d’autre, mais les Congolais doivent faire leur deuil, et honorer ces victimes en s’engageant résolument sur la voie de la paix et de l’unité nationale pour éviter que telles horreurs ne se reproduisent demain. L’histoire de l’humanité nous enseigne qu’après la guerre, il faut faire la paix. Peut-être faut-il rappeler que les Français et Allemands ont bien fini par faire la paix après un déchirement profond. Alors pourquoi les filles et les fils d’un même pays ne parviendraient-ils pas à penser leurs plaies, aussi profondes et douloureuses soient-elles?

Nous sommes convaincus qu’ensemble nous allons y arriver, il n’y a pas de fatalité. Pour cela, nous devons nous débarrasser des considérations minimalistes qui ne divisent. Nous devons bannir le phénomène de l’ethnicisation de la vie politique et économique qui répond à une contradiction entre le discours officiel, égaliste, et une pratique discriminatoire qui, selon nous, est la cause principale de nos difficultés à assurer la cohésion sociale et à bâtir l’unité nationale, gage d’une paix durable dans notre pays. Autrement dit, la discrimination ethnique ou régionaliste est une véritable remise en cause des valeurs républicaines fondamentales, une segmentation du corps social congolais, si profondément encrée à toutes nos traditions, qui ne fait qu’accroître la fragilité actuelle de notre jeune démocratie. Et est d’autant plus grave qu’il résiste à la succession des générations.

Ce fléau, souvent à l’origine d’un fanatisme aveugle, est très dévastateur. Il est souvent synonyme de la « privatisation de l’Etat » par l’ethnie au pouvoir. Autrement dit, la politique est devenue un enjeu de rapports de forces entre ethnies et d’enrichissement personnel. De ce fait, chaque ethnie veut à tout prix avoir son propre parti politique pour compter sur le paysage politique et pour mieux peser au moment du partage du « gâteau ». Ce système discriminatoire a engendré la prolifération de micro-partis politiques à consonance ethnique ou régionaliste, et continue de faire planer  le spectre de nouvelles guerres civiles.

 

 

Bienvenu MABILEMONO

Diplômé de l’Université Paris-Dauphine