UN ARTICLE QUI A FORCE NOTRE ESTIME

  DSN ENTRE  DEUX VIES

 

Par Muriel Devey/AM N°246 – Mars 2006

 

L’article de notre consoeur Muriel Devey du magazine AM (Afrique Magazine) qu’il consacre à Denis Sassou Nguesso, Président de la République du Congo et Président en exercice de l’UA, a retenu notre attention. Nous avons décidé de le reproduire avec l’autorisation de sa rédaction. Le N°246 du magazine Afrique Magazine de mars 2006 n’étant plus disponible en kiosque, nous allons, sans enfreindre la règle et l’éthique,  donner à nos lecteurs qui se connectent sur notre site partout dans le monde, l’occasion de lire ce joli portrait qui a été consacré à Sassou Nguesso. C’est la première d’une longue série d’articles que nous reprendrons à notre compte, à chaque fois que le pays sera présenté sous ses meilleurs atours.

 

P.S.B.

 

Denis Sassou Nguesso

 

C’est aujourd’hui un sexagènaire, qui a derrière lui de longues années de pouvoir. Forcèment il a acquis de l’expérience et de la maturité.  Denis Sassou Nguesso commence sa carrière à la fois professionnelle et politique à la fin des années 60. Celles du parti unique et du marxisme-léninisme au Congo-Brazzaville, un pays marqué par des cycles successifs de violences politiques depuis l’indépendance.  Il est originaire du nord, de la Cuvette plus précisément, la grande zone forestière, sillonnée de rivières.  On a tendance à réduire le Nord congolais à son ethnie, les Mbochi. Certes, ceux-ci y sont dominants, mais ils n’y sont pas les seuls. En tout cas, les « nordistes » ont marqué l’histoire du pays par la place qu’ils ont prise dans le Parti Congolais du Travail (PCT), longtemps parti unique, et dans l’appareil d’Etat !

Sassou est étroitement mêlé à cette histoire mouvementée depuis quarante ans. Militant à la première heure du PCT, il en a gravi tous les échelons jusqu’à s’y imposer au sommet.  Militaire, ministre puis chef d’état, il s’est fait une réputation d’homme de fer dans les années 80. Et puis, il y a eu la « démocratisation » en 1990. Une décennie qui s’est transformée au Congo en années de braise. Peut-être les années les plus noires de son parcours. Il perd le pouvoir en 1992. Et c’est au terme d’une guerre civile qu’il le récupère en 1997. Lourd ! Le revoilà donc en selle.  Après ces épreuves, l’homme a-t-il changé ? Oui et non.  C’est comme s’il était entre deux eaux. Plus marxiste, mais pas accroc du libéralisme. Toujours attaché au pouvoir, mais ne dirigeant plus vraiment. Prônant le multipartisme, mais contrôlant son opposition et la presse. Le Congo serait-il si difficile à gouverner ? En tout cas, Sassou semble plus à l’aise  dans les questions de géo-stratégie et dans la diplomatie, que dans le casse-tête politico-économique congolais.  

 

Les origines

 

C’est un homme du terroir, un fils de paysans. C’est à Edou, en effet, que Denis sassou Nguesso est né en 1943. Non loin de Oyo, dont il a fait aujourd’hui son fief. Administrativement, Oyo est située dans la région de la Cuvette, au nord du pays, mais la petite ville, logée au bord de la rivière Alima, est à la limite des Plateaux Batéké. Peu importe. Ce qu’il faut retenir, c’est que la région est traversée par l’Equateur. Autant dire que c’est le royaume de l’eau et de la forêt, de la chasse et de la pêche, avec ses mythes, ses croyances et ses ndoki (sorcier en lingala). Une donnée fondamentale qui a marqué l’enfance et l’imaginaire de l’actuel président du Congo. Du coup, on comprend mieux son attachement aux questions écologiques et son combat pour le Bassin du Congo, qui n’est pas une mode.  Parlez-lui de forêts, de protection des écosystèmes forestiers et vous ne pourrez plus l’arrêter.  Il est intarissable !  Pas question pour lui de dilapider ce capital, qui, plus qu’une ressource économique et même écologique, est à l’origine d’une civilisation.

 

Sa formation 

 

Denis Sassou Nguesso est issu de l’ethnie Mbochi, un sous-groupe des Bangala (les gens de l’eau). Une communauté, dominante dans le Nord du pays, à laquelle on attribue des « qualités guerrières » et de « bravoure ». Des traditions qui auraient amené  nombre de  Mbochi à se tourner vers le métier des armes, dit-on.  Est-ce pour cela que Sassou Nguesso a opté pour l’armée ? A voir. En tout cas, force est de constater qu’après une formation d’instituteur au Collège normal de Dolisie, il bifurque pour entrer, en 1960, à l’indépendance du Congo, dans les Forces Armées congolaises. Sa formation militaire, il la perfectionnera successivement en Centrafrique, en Algérie et en France où il sort de l’Ecole d’Infanterie de Saint-Maxent avec le grade de sous-lieutenant. Après avoir intégré les parachutistes, il devient à 25 ans Chef des troupes aéroportées congolaises.

Mais le militaire se double aussi de l’homme des « renseignements », puisque Sassou a également opéré dans la « Sécurité ». N’a-t-il pas été ministre de la Défense de Ngouabi ?   D’où son goût pour les « fiches de police qu’il lit chaque matin avant même de consulter la presse et les dossiers du pays », disent ses détracteurs.

 

Ses modèles

 

Très jeune, comme bien des militaires africains de son époque, Sassou s’intéresse à la politique. Il est un fervent défenseur de la lutte anti-coloniale, et, dès 1963, devient un  adepte du marxisme-léninisme. Il est d’ailleurs un des fondateurs du Parti Congolais du Travail qui voit le jour en 1969, et dont il devient membre du Bureau politique un an plus tard. En 1970, alors capitaine, il compte parmi les cinq officiers qui se battent pour faire partir Massemba-Débat du pouvoir, faire sortir Marien Ngouabi de prison et l’installer à la tête de l’Etat. Cinq ans plus tard, à 32 ans, il est nommé Ministre de la Défense dans le dernier gouvernement de Ngouabi. 

Deux militaires, originaires de la Cuvette comme lui, ont particulièrement marqué ses premières pas dans l’armée et la politique : Marien Ngouabi, et  Joachim Yhombi Opango, tous deux Kouyou, une tribu apparentée aux Mbochi.  Du trio que forment ces officiers, Sassou est le plus jeune. Mais si Yhombi fait partie de son entourage proche, c’est toutefois Ngouabi qui est le modèle, le « frère » et l’ami de Sassou. C’est à l’ombre de ce dernier, dont il restera le compagnon le plus fidèle, qu’il gravit les échelons de l’armée et du Parti. Et qu’il se frotte à la politique.

 

Ses hobbies

 

Il est connu pour avoir un faible pour les belles dames et  un penchant marqué pour la « sape ». Son élégance a d’ailleurs été, et reste, une référence pour les « sapeurs », ceux qui aiment les griffes et n’hésitent pas à  faire des concours de mode dans les bars dancings de la capitale. On le dit aussi boute-en train, aimant rire et  plaisanter. Ce qui ne cadre pas toujours avec l’image un peu figée qu’il affiche en public. Et comme tout Congolais, il adore la musique. Un faible pour la  rumba  et la salsa qui ont bercé sa jeunesse. Mais aussi pour la culture Mbochi, et plus généralement du grand nord congolais. Sassou est en effet très attaché au patrimoine artistique, notamment la musique et les danses traditionnelles, de sa région. Il aime aussi lire, en particulier les biographies. Et partager les joies simples de la vie au plein air avec ses amis et ses proches. Gentleman farmer à ses heures, il a fait aménager des étangs à Oyo où il se consacre à l’élevage des poissons-chats. Il s’intéresse aussi à l’agriculture et à l’élevage. Il aime aller dans ses ranchs et nombre de ses invités ont maintes fois goûté la viande de ses zébus.

 

Sa famille, son clan

 

Pour Sassou, la famille et le clan, c’est sacré ! A son grand bonheur, il a eu beaucoup d’enfants et il fait partie lui-même d’une vaste fratrie. Avec la famille élargie et les membres du clan, ça fait du monde ! Il n’a de cesse de s’occuper des uns et des autres et de veiller à leur « bien-être ». Certains ne trouvent pas toujours à leur goût ce sens aigu de la famille. On lui reproche, en effet, de pousser un peu à l’extrême, sa  « piété familiale ». Ainsi les obsèques nationales qu’il a organisées à son frère aîné Valentin Ambendet, décédé en décembre 2004, n’ont pas plu à tout le monde !

Toutefois, ce qui irrite le plus, ce sont tous les postes et avantages accordés aux « siens ».. Exemples. Sa fille Claudia, l’épouse de feu Martin Lemboumba, est sa conseillère en communication. Ses neveux (Jean-Dominique Okemba, Wilfried et Edgard Nguesso), ses  oncles (Emmanuel Yoka, Michel Ngakala) ou des fils du clan (Bruno Itoua) occupent aussi des fonctions importantes. Maurice Nguesso, son grand frère, est, pour sa part, à la tête de diverses ONG et entreprises. Quant à sa fille aînée, Edith, née de son union avec Marie-Claire Dira, l’épouse du président gabonais Omar Bongo Ondimba, elle possède un bon petit patrimoine à Brazzaville et Pointe-Noire. En juillet 2004, la publication sur Internet de la liste des biens acquis par la « famille Sassou », a fait couler beaucoup d’encre ! Et d’aucuns de dénoncer la mainmise du clan présidentiel sur le pays. Voilà pour le premier cercle. Si parmi les autres « favorisés » figurent des gens du sud - il faut savoir faire des alliances - et si les disgrâces touchent tout le monde, il n’en reste pas moins que les plus chouchoutés sont ceux du Nord du pays !  

 

Les coups durs

 

A plusieurs reprises, Denis Sassou Nguesso a dû affronter l’adversité, voire la trahison et la traversée du désert. Exemples. Février-juin 1991, la Conférence nationale bat son plein. On lui retire son pouvoir, car s’il reste chef de l’Etat en titre, c’est le Premier ministre André Milongo qui  gouverne. Deuxième coup dur, lorsque, au cours  des débats, d’anciens compagnons qu’il croyait des amis se détournent de lui, certains d’entre eux allant jusqu’à  lui attribuer la répression et tous les dérapages qui s’en sont suivis, lors de la terrible semaine de mars 1977, après  l’assassinat de Marien Ngouabi. Et même d’avoir été l’instigateur du  crash du DC 10 d’UTA dans le désert du Ténéré. Parmi les plus virulents figurent Yhombi Opango, qui n’avait pas oublié son éviction du pouvoir en 1979. Attaqué de toutes parts, Sassou sut toutefois garder son calme et se comporter avec dignité. Une attitude saluée à l’époque même par ses ennemis.

L’autre moment difficile fut l’élection  présidentielle de 1992.  Sassou est éliminé de la course dès le 1er tour. Il se plie au verdict. Au second tour, il soutient la candidature de Pascal Lissouba, qui ainsi emporte les élections. Mais ce dernier ne joue pas le jeu, rompant l’accord de gouvernement passé avec le PCT. Ainsi, les députés de son parti refusent qu’un membre du PCT préside l’Assemblée nationale. C’est la rupture entre les deux « alliés ». Mais Sassou accuse le coup. Avec une Garde présidentielle à sa dévotion, bien armée et dont les éléments provenaient essentiellement de sa région, il aurait pu s'accrocher au pouvoir. Il pouvait également compter sur une bonne partie de l'armée, dont certains corps obéissaient aux mêmes critères de recrutement que la Garde présidentielle. Mais il s’y est refusé. Commence alors une grande traversée du désert, qui le conduira notamment à Oyo et à Paris, où l’ami Chirac se fait parfois un peu discret !

 

Le pouvoir

 

Il est aux commandes du Congo depuis 1979, soit 27 ans moins 5 (mandat de Lissouba). Difficile d’affirmer qu’il n’aimerait  pas le pouvoir.  En tout cas, au fil des ans, il a pris de la bouteille, en apprenant les subtilités du jeu politique et des rapports de force internationaux. Ce qui lui a donné sa dimension d’homme d’Etat. Il n’est certes pas un bon tribun, ne sait pas haranguer les foules et les tenir en haleine pendant des heures. Il compense cet handicap  par une écoute attentive, la volonté de convaincre et  une étude approfondie de ses dossiers. Autres atouts. Il est fidèle en amitié et n’est pas coléreux. Il sait être patient et se maîtriser ou se reprendre très vite, avant que l‘émotion ne le submerge. D’où une sorte de tic qui lui fait remuer les mâchoires, comme s’il grinçait des dents. Mais, et c’est l’un de ses grands avantages, il est un excellent stratège. Il observe, calcule et étudie finement son adversaire. « Il a tout d’un félin », confie un ancien de ses collaborateurs. Méthodique, il règle ses affaires en professionnel. Et « s’il sait pardonner, il n’oublie pas ».

Par deux fois, il a « pris » le pouvoir. La première fois, c’est  à la faveur d’une révolution de palais. En février 1979, une session extraordinaire du Comité central du PCT est convoquée à Brazzaville. Objectif : redonner sa place au PCT dans la vie politique du pays, dont le rôle avait été mis en veilleuse au profit du Comité militaire du Parti (CMP), mis en place après la mort de Ngouabi et présidé par Yhombi. Lors de cette  session extraordinaire, Sassou, alors n° 2 du CMP, est désigné président du Comité central. Une désignation qu’il doit au désistement de Thystère Tchicaya en sa faveur. Du coup, puisqu’il préside les travaux du Congrès de mars 1979, il devient  tout naturellement Président de la République. Au grand dam de Yhombi, dont il se fera un ennemi juré ! 

La deuxième prise de pouvoir s’opère dans un contexte de violence armée. En  juin 1997, c’est l’accumulation de plusieurs « maladresses » de l’ex-président Pascal Lissouba, qui déclenche les hostilités. La goutte d’eau qui fait déborder le vase est la décision de Lissouba d’envoyer ses chars sur le domicile de Sassou, à Mpila (Brazzaville). La riposte de ce dernier est  immédiate. Le Congo bascule alors dans une guerre civile qui coûtera la vie à des milliers de Congolais et détruira une partie du tissu économique et des infrastructures du pays. Piètre stratège, n’ayant pas un dispositif militaire suffisant et surtout d’alliés de poids, Lissouba sera le grand perdant de ce terrible conflit. Appuyé par les troupes de l’Angola, Sassou reprend Brazzaville en octobre 1997.  Il se fera légimiter par les urnes en mars 2002.

 

Chef de guerre et chef d’Etat 

 

De 1992 à 1999, le Congo a connu plusieurs épisodes de guerres civiles, qui ont opposé Pascal Lissouba à Bernard Kokélas (1992-93), Lisssouba à Sassou (1997) et Sassou à Kolélas et au pasteur Ntumi (1998/1999). L’une des caractéristiques de cette période est la montée en puissance de milices armées, qui ont été les principaux acteurs des combats : Cobras (Sassou), Ninjas/Nsiloulou (Kolélas/Ntumi),  Aubevillois, Zoulous et Cocoyes (Lissouba).

Des milices  qui ne sont pas une génération spontanée.  En effet, depuis 1964, avec le départ de l'Armée française, la Force publique congolaise a été systématiquement doublée par une ou plusieurs milices armées ou non. Ainsi, à l’époque de l’Abbé Fulbert Youlou, premier président du Congo, une jeunesse civique, sorte de corps paramilitaire sans arme, est mise en place. La création du Mouvement National de Révolution (MNR) en juillet 1964 est suivie de l'établissement de la Jeunesse du Mouvement National de Révolution (JMNR) en 1966. Quant au Parti Congolais du Travail (PCT), il se dote d’une milice populaire en 1972.

C’est entre autres sur cette organisation milicienne sur laquelle Sassou I s’est appuyé, quand il était au pouvoir. Celle-ci ne prendra jamais les armes contre une partie de la population, mais elle sera très présente. L’entrée en démocratie n’a pas mis un terme au phénomène. Loin s’en faut. A partir de 1992, les milices se sont multipliées. Tendues vers une logique identitaire, elles sont devenues le bras armé des partis politiques, transformés pour la plupart en lobbies ethniques. De fait, si on peut reprocher à Sassou d’avoir été un chef de guerre, qui a su bien mener ses « troupes  Cobra » pendant les événements de 1997 et 1998, le phénomène milicien ne peut lui être entièrement attribué. C’est une « tradition historique » bien partagée. Dans cette logique de violence, installée depuis l’indépendance, prendre les armes quand les passions se déchaînent, devient alors une question de survie.

Aujourd’hui, le président congolais milite pour la paix et la résolution des conflits. A l’exception de quelques Ninjas encore actifs dans la région du Pool, fief du rebelle Ntumi, les groupes armés ont été dissous et plusieurs programmes DDR (Démobilisation, désarmement et réinsertion des ex-combattants) lancés, dont le dernier en janvier dernier. Toutefois, si les armes se sont quasiment tues, la logique communautaire n’a pas disparu. Reste à savoir si son contenu sectaire et identitaire est toujours aussi vivace. Sassou II parviendra-t-il à inverser la logique et à devenir le président de tous les Congolais ? Saura-t-il à la faveur du nouveau « boom » pétrolier insuffler un véritable développement pour son pays ? Car, force est de reconnaître que la gestion de la manne pétrolière des années 80 a quelque peu dérapé. L’endettement du pays vient en grande partie de cette période.

 

 

La manière de gouverner

 

Qu'y a-t-il de commun entre  Sassou I, « l’homme des masses » des années 80, et Sassou II, celui qui reprend le pouvoir en 1997 ?  Certes, Sassou II a abandonné le treillis et le marxisme-léninisme pour le costume trois-pièces et le libéralisme. Une mutation opérée à partir de 1990, alors que le vent de la démocratisation soufflait sur les pays de l’ex-URSS. Tirant les leçons de ces événements, Sassou instaure le 30 septembre, le multipartisme, et le 10 décembre, le PCT, réuni en Congrès extraordinaire, abandonne ses références à la doctrine marxiste-léniniste. Désormais, place au secteur privé !

Entre ces deux extrêmes, où se situe Sassou  ? D’aucuns diraient entre deux eaux. Ainsi, il s’est fait élire en mars 2002, en se plaçant au-dessus des partis, prenant pour symbole l’Eléphant. Quant à son projet de société, la « Nouvelle Espérance », il  ne se fonde pas sur une doctrine politico-économique précise. En tout cas, pas sur celle du PCT, qui n‘en a plus vraiment d’ailleurs.

Un « entre deux », qui se vérifie dans sa gouvernance. Dans la crise que traverse aujourd’hui le PCT, écartelé entre réformateurs et  conservateurs, Sassou ne prend pas partie. Il ne tranche pas. On lui reproche d’ailleurs d’aller toujours dans le sens du vent, de s’en remettre au consensus qui se dégage. En d’autres termes, il présiderait plus qu’il ne dirigerait et gouvernerait. « Il n’impulse  pas de dynamique. Il ne pose pas les actes qu’il devrait poser, comme le prévoit sa fonction telle que définie dans la Constitution », confie un proche. En l’absence d’un parti fort sur lequel il pouvait s’appuyer dans les années 80, aujourd’hui, il fait cavalier seul, en composant avec quelques éminences, mais qui n’ont pas de lignes idéologiques claires.

A  en croire certains, il aurait tendance à limiter le débat démocratique, et, sous prétexte de paix,  à « récupérer » ses opposants. Mais il manquerait de fermeté sur certains plans, comme celui de la lutte contre la corruption. Un laxisme qui donne l’impression que le pays n’est plus vraiment dirigé. On ne reconnaîtrait plus en lui le Sassou I, rigoureux, ferme et exigeant, qui savait prendre les choses en main. C’est du moins ce qui désole l’un de ses anciens proches collaborateurs, le général Emmanuel  Ngouelondélé-Mongo.

 

Ses relations dans la sous-région

 

Il a un penchant certain pour les questions géopolitiques – il a d’ailleurs créé la revue Géopolitique africaine dont il est le président d'honneur - et n’a jamais caché son ambition de jouer un rôle de médiateur en Afrique centrale, sinon au niveau panafricain. En tout cas, la géopolitique sous-régionale n’a pas de secret pour lui. Sassou, qui a  été Président de la CEEAC (Comité économique des Etats de l’Afrique centrale) en 1986,   a tissé un réseau dense de relations dans la région où il rivalise d’ailleurs avec son « pair » et « gendre » gabonais.  Ce dernier est donc à la fois un soutien et un « concurrent ».  De par sa longévité au pouvoir et son carnet d’adresses bien rempli, le président congolais connaît bien les hommes et les enjeux de cette zone. Il y a même de solides amitiés. Ainsi il a l’appui du président angolais Eduardo dos Santos  qu’il a soutenu dans sa lutte contre l’Unita. En retour, ce dernier l’a aidé militairement à revenir au pouvoir en 1997.  Sassou soigne également ses relations avec ses collègues « pétroliers » comme Fradrique de Menezes (Sao Tomé) et Obiang Nguema (Guinée Equatoriale). Il a même, à un certain moment, entrepris une médiation entre ce dernier et Omar Bongo pour un différend pétrolo-frontalier. Pas de problème du côté de la Centrafrique, où le général François Bozizé a bénéficié de sa caution et de celle de Bongo à son arrivée au pouvoir.  Grand Maître-Franc-Maçon, Sassou n’hésite pas à parrainer ses frères. Ca peut aider ! Il a ainsi fait initier Bozizé à la Grande Loge Nationale Française (GLNF). Du côté de la RDC, il y a des contentieux, mais aussi des soutiens. Les relations avec Kabila père n’étaient pas des meilleures. Mais le Vice-Président Abdoulaye Yérodia, un proche de Joseph Kabila, ancien membre de la FEANF (Fédération des étudiants d’Afrique noire en France), a des amis à Brazzaville. Sassou est très lié au vice-président Jean-Pierre Bemba, originaire de l’Equateur, dont le père, un homme d’affaires, était un collaborateur et ami de Mobutu. En outre, Antoinette, la Première Dame du Congo, a des attaches familiales en RDC, où elle a vécu une partie de sa jeunesse. Sassou s'est par ailleurs rapproché du président rwandais Paul Kagamé. Autant de cartes qui le positionnent comme un médiateur dans les problèmes de la région.

 

Le mandat panafricain

 

C’est le 24 janvier 2006, au sommet de Khartoum, que Denis Sassou Nguesso a été désigné pour assurer pendant un an la présidence de l'Union Africaine (UA). En lieu et place d’Omar El Béchir, le président soudanais, récusé par ses pairs à cause de son implication dans le conflit du Darfour (ouest du Soudan). Ce n’est pas la première fois que le chef de l’Etat congolais  prend la tête de la grande institution panafricaine. En 1986, il a, en effet, été élu Président en exercice de la défunte Organisation de l’Unité africaine (OUA). Mais, autres temps, autres mœurs ! En 1986, le contexte international n’était pas le même. Et les dossiers à traiter non plus ! Pour preuve, dans les années 80, c’était la guerre froide, le règne du parti unique en Afrique, mais aussi l’époque des non-alignés et du panafricanisme ! C’est cette dynamique qui a  guidé son action et a orienté ses efforts vers  la réduction des tensions en Afrique australe, notamment en Angola et en Namibie, la lutte contre l'abolition de l'apartheid en Afrique du sud et la libération de Nelson Mandela.

Aujourd’hui, la Realpolitik commande et les situations de conflit ou de post-conflit sont légions en Afrique. Difficile donc d’avancer à visage découvert et de faire valoir une quelconque idéologie unificatrice. L’épineux cas du Darfour et le différend entre le Tchad et le Soudan ont été retirés à Sassou. Toutefois, il devra faire face à deux dossiers chauds : la crise ivoirienne et la situation en RDC. S’il est en terrain connu en RDC, en revanche, il connaît mal la Côte d’Ivoire et ses relations avec Laurent Gbagbo ne sont pas des meilleures. Au cours de son mandat, il devra tenir compte des Sud-Africains, qui se méfient de lui et ne seront pas prêts à lui donner carte blanche. Sassou est connu pour être un « grand ami » du président français, Jacques Chirac. Pour les Sud-africains, ces relations sont l’archétype de la France-Afrique. Tout ce qu’ils détestent !  Pour mener son mandat, Sassou a l’expérience de la gestion des conflits – il s’en prévaut du moins, bien que la paix au Congo soit fragile - et il est l’auteur du Pacte panafricain contre l'agression.  Il a une reconnaissance internationale, une expérience d’Homme d’Etat et un bon carnet d’adresses. Mais tout cela suffira-t-il  ? 

 

Muriel DEVEY