5 juin 1997 - 5 juin 2007 : dix ans après la guerre du Tipoye ?

 


En 1997, un adolescent qui avait quinze ans, aurait eu vingt-cinq ans en cette année 2007. Ceux qui avaient la trentaine en juin 1997, ont dépassé largement la quarantaine et pour d’autres, approchent même la cinquantaine. Dix ans déjà depuis qu’un matin du 5 juin 1997, les Congolais ont décidé de mettre un terme à un processus dynamique de gestion de la citée par les armes. Tout est mouvement et rien n’est figé. Mais dix ans après, que s’est-il passé et que retiennent les enfants âgés de dix ans aujourd’hui des événements qui ont secoué leur pays ? S’agissait-il d’un coup d’état, d’une guerre pour le pétrole, d’une guerre du tipoye ?

 

La faute à Jules César !

Le 4 juin 1997, dans la nuit avancée, vers 22 heures, Sophie Moukouyou-Kimbouala, Ministre de la Communication et Porte-parole du gouvernement donne lecture d’un communiqué d’une extrême violence où il est question d’aller arrêter deux agents de la sécurité rapprochée de Denis Sassou Nguesso qui se seraient rendus responsables de troubles ayant occasionné des émeutes dans le Département de la Cuvette, notamment dans la ville de Owando. Une altercation sanglante entre les agents de la garde rapprochée du candidat Sassou Nguesso en tournée préélectorale dans la Cuvette et quelques éléments de la sécurité du général Jacques Joachim Yhombi-Opango, enfant du coin, qui dégénère en drame sanglant, suivi d’une chasse à l’homme des partisans de Sassou résidents à Owando. Pour les incidents qui ont eu lieu le 10 mai dans le département de la Cuvette, le gouvernement a attendu le 4 juin lors du Conseil des Ministres pour décider des mesures à prendre contre les pseudo fauteurs de troubles. C’est ainsi que dans la nuit du 4 au 5 juin 1997, les blindés des Forces Armées Congolaises se positionnent devant la résidence privée de Sassou Nguesso pour tirer les premières salves qui vont déclencher la deuxième guerre civile de la mandature du Président Lissouba, après celle de 1993 qui l’opposa à Bernard Kolélas dans son fief des quartiers sud de Brazzaville.

Juste après le déclenchement de ces affrontements, plusieurs versions vont alors être livrées à la communauté internationale, à savoir : Coup d’état, insurrection, guerre pour le contrôle de la gestion du pétrole, guerre du tipoye, etc. A la thèse du coup d’état perpétré par Sassou Nguesso ; thèse défendue par les partisans du Président Lissouba, ce dernier répond qu’il s’agissait au contraire d’une provocation visant à l’éliminer physiquement pour qu’il ne puisse pas prendre part à la compétition électorale qui allait s’ouvrir en juillet et août 1997, avec l’élection présidentielle. Avec une formule qui restera dans les mémoires, Sassou répondra à ses détracteurs : « On ne fait pas un coup d’état en dormant dans son lit ».

Au-delà des deux versions défendues par les deux camps, coup d’état par-ci, et agression par –là, une autre thèse est arrivée comme un cheveu dans les salles des rédactions de certains journaux de la place, c’est celle de la guerre du Tipoye ! Plus folklorique, les défenseurs de cette thèse, à l’époque proche du pouvoir en place, clamaient haut et fort que la guerre du 5 juin 1997, tire sa source dans le refus des partisans de Jacques Joachim Yhombi de voir Sassou Nguesso faire son entrée dans la ville d’Owando porté en tipoye tel Jules César. D’autres, au contraire, ont soutenu la thèse selon laquelle, c’est l’entêtement de Sassou à rentrer coûte que coûte dans la ville de Owando pour faire un pied de nez à Okoko, Ebaka, Jean Ngouabi et Yhombi qui a déclenché cette escalade sanglante. Cette thèse qui est tombée sous le coin du bon sens même, a été repoussé par la réalité du terrain qui a démontré que le pouvoir de l’époque cherchait, par tous les moyens y compris militaires, à éliminer Sassou Nguesso de l’élection présidentielle.

 

Coup d’état, guerre pour le contrôle du pétrole, provocation ou guerre du tipoye ?

Sassou ne doit pas rentrer à Owando comme Jules César, s’est-on entendu dire dans les milieux proches de l’ancien Directeur de campagne du Président Lissouba. Si donc le tipoye fut l’élément déclencheur de la violence du 5 juin par la seule volonté des partisans de Sassou de l’honorer en le faisant traverser la ville jusqu’à la place Marien Ngouabi où allait se tenir le meeting de pré-campagne électorale, personne n’ose croire que ce type de portage d’homme ait pu faire perdre la raison à tout un gouvernement au point d’aller déclencher des hostilités contre Sassou et ses partisans.

Force est donc de rappeler que ce mode de transport traditionnel n’a jamais été source de violence. Il n’a jamais généré des attitudes d’hostilités vis-à-vis de ceux qui l’empruntaient. Bien au contraire. N’eut été l’approche de l’élection présidentielle qui devait avoir lieu en juillet de cette année-là, rien de bien grave aurait pu se passer. Les nombreux exemples qui illustrent l’indifférence des Congolais à voir quelques notables utiliser ce mode de transport, démontrent du caractère prémédité des partisans du pouvoir de l’époque à pousser les limites de la courtoisie jusqu’à aller provoquer un embrasement pour une question d’esthétisme ; si ce n’est de pédanterie. Pourquoi, donc se tourner en ridicule en usant de l’échappatoire du tipoye pour opposer violement les Congolais entre eux ?

Le Président Abbé Fulbert YOULOU

Un bref retour pour rappeler qu’en février 1963, le Président Fulbert Youlou, faisant un tour d’inspection du terrain qui allait être choisi pour devenir le terrain d’aviation de Fort-Rousset, s’était fait porter en tipoye par quatre bons gaillards aux pieds nus. Arpentant le terrain hostile de Fort-Rousset avec leur charge de Président de la République sur les épaules, les quatre porteurs de l’abbé Fulbert Youlou ne pensaient pas poser un acte blasphématoire pour la visite de ce qui allait devenir l’aéroport de Fort-Rousset. A Owando, personne, n’a dansé la danse Ekongo, ni encore moins la danse de guerre Ikouma pour protester contre le passage triomphale de l’abbé Youlou en tipoye.

En 1979, Jacques Joachim Yhombi-Opango, aussitôt porté à la tête du Comité Militaire du Parti (CMP), n’a pas trouvé mieux que de se faire porter en triomphe sur un tipoye par ses partisans. Une tournée triomphale qui n’avait suscité aucun mouvement d’humeur, encore moins soulevé des protestations de la part de l’opinion. Pourtant, ce n’est pas l’attitude que le trio Jean Ngouabi, Jean Michel Ebaka et Jacques Okoko, ont eue lorsqu’ils répétaient à qui voulaient les entendre, leur hostilité de voir Sassou rentrer en tipoye dans leur fief électoral d’Owando. Cherchez et trouvez l’erreur !

L’ancien Maire de Brazzaville, Bernard Kolélas, après avoir subi l’humiliante et cuisante défaite militaire de 1993 infligée par le Président Lissouba, vint par la suite, l’heure des symboles pour illustrer la réconciliation entre les frères ennemis qui fut couronner par une tournée d’explication dans le Pool. Lors de cette tournée, Kolélas fut triomphalement porté en tipoye. Comme un Messie qui venait délivrer la parole de la paix retrouvée entre les ressortissants du Pool et ceux des pays du Niari, Kolélas était au sommet de sa côte. Il en fut de même pour le Président Lissouba qui, après avoir défait militairement ce même

Le Président Jacques Joachim YHOMBI - OPANGO

Pool avant de le gratifier de sa célèbre formule la « Locomotive du pays » fut, lui aussi, porté en tipoye !

Le ridicule ne tue pas. Pouvait-on déclencher ces affrontements sanglants parce que deux ou trois individus, bien que ne partageant pas les mêmes visions politiques que Sassou, futur candidat à l’élection présidentielle, avaient décidé de l’interdire à venir battre campagne dans un fief qu’ils considéraient comme leur chasse gardée ? Se faire porter sur un fauteuil traditionnel de Mwènè ou de Kani, suffisait-il pour provoquer ce « bouillon de sang » ? Guerre du tipoye ou manipulation ? « Eh bien, répond André Milongo, le problème est tout simple : le chef de l’Etat Pascal Lissouba veut en découdre avec son prédécesseur Sassou-Nguesso. Voilà la vérité ! Et sur ce point, aucun d’entre-nous n’est arrivé à lui faire entendre raison, que ce soit Augustin Poignet du Sénat encore moins Bernard Kolélas, député-maire de Brazzaville,… et moi-même ». (Dixit André Milongo, in Continental n°1 juillet août 1997, p.18).

Parti d’une sombre histoire de tipoye, qui dégénère avec l’exécution du soldat Brice Ngassaki alias Makoye abattu par un élément de la garde rapprochée de Sassou, le 10 mai 1997, marque certainement le début de la crise de 1997, mais n’explique pas les raisons qui ont poussé le président Lissouba à interrompre sa participation au sommet panafricain de Nairobi, de rentrer précipitamment à Brazzaville avant de convoquer le Conseil des Ministres du 4 juin 1997 à l’origine du déclenchement de la guerre civile du 5 juin.

Bernard KOLELAS

Mise à part la caricature de la guerre du tipoye où le Président Lissouba s’est laissé aller à certaines indiscrétions comme quoi, il s’agissait d’une « affaire entre les Nordistes et qu’il n’avait pas à s’y mêler », les raisons lointaines des troubles qui ont endeuillé le Congo seraient à rechercher d’abord, dans la rupture de l’alliance UPADS/PCT &

Apparentés, ensuite dans les alliances souterraines passées à partir de 1995 entre une certaine opposition et le pouvoir du Président Lissouba. La mise en place du « Comité Parlementaire Interrégional du Pool et des Pays du Niari pour la paix » pour s’attacher le soutien des partisans de l’ancien Maire de Brazzaville dans la guerre qui opposait le Président Lissouba à Sassou Nguesso, donne la pleine mesure de la stratégie qui a enfanté le monstre du 5 juin ; stratégie mise en place par les éminences politiques proches du Président Lissouba.

Le 27 juillet 1997 devait avoir lieu le premier tour de l’élection présidentielle. La hantise de perdre le pouvoir par les urnes demeure, jusqu’à preuve du contraire, la seule et unique motivation qui a poussé au déclenchement de la guerre du 5 juin. Guerre du tipoye ?

P.SONI-BENGA.